Jeudi 8 mars 2012
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17:37
Hasard (inintéressant, je le concède) du calendrier, mon premier concert du groupe Elysian Fields tombait pile entre
un rapport ministériel controversé sur l’hypersexualisation et la Journée mondiale de la Femme. Mais à peine mon récit commencé, je m’égare. Sur le concept flou d’hypersexualisation et sur la
Femme en général, je ne dirai donc rien de plus que ceci : lorsque le puissant dragon de la féminité se drape d’une non moins troublante esthétique, le mâle fasciné se tait.
Nous nous pressons comme des sardines depuis trois bons quarts d’heure, dans une semi obscurité moite éclairée
de clignotants rougeâtres, lorsque enfin l’orchestre débarque. Et par orchestre, j’entends véritablement orchestre, « classieux », avec son piano, son violoncelle, des réminiscences jazzy-classiques limpides qui tendent au sulfureux. Dans le coin supérieur gauche de la scène,
la Belle toute de ténèbres diaphanes joue à cache-cache – il faut croire qu’Elle aime à se faire désirer. À tel point peut-être qu’au début, rien n’est en place – le son est horriblement mauvais.
Mais bien vite, les affaires et les cœurs prennent.
(Comme dans ces rêves étranges qu’on fait au petit matin en cuvant, vous voyez ?)
On s’imprègne de l’ambiance érotico-mélancolique dégagée. Le rythme sourd, insidieux, fait battre la tête sans
qu’on s’en aperçoive. C’est ainsi : une musique millimétrée que transcendent les sensations inspirées, le sex-appeal mi-naturel, mi-joué de miss Jennifer Charles, taquine, coquine,
somptueusement décalée. Dans sa robe légère à fleurs entêtantes, élégamment moulante et décolletée, l’oracle semble prendre un interminable élan vers les couches orgasmiques de l’art, des lettres
susurrées, du chaos tranquille que, depuis son visage poudreux, énigmatique, elle jauge avec amusement. Les mimiques de l’œil et de la bouche, les doigts qui glissent discrètement sur les hanches
font transpirer les garçons. Quant à la voix, presque écrasante dans les premières minutes, avec ses assommants soupirs, elle se pose légèrement sur un fil dont elle ne redescendra jamais. On
l’aime, d’emblée – comment pourrait-on faire autrement ? tout cela est tellement simple et fluide qu’on en oublierait presque la possibilité de l’explosion. Mais le groupe planque pour
l’heure ses tripes sous des accords gracieusement fluets. À ce spectacle, il ne manque, hélas ! que la fumée des cigarettes qu’on aspirerait plus que de raison. Elysian Fields est bien
taillé pour les petites salles dans le style de notre péniche (larguez les amarres !), pour les sphères de l’intime ombreux et du radieusement fantasmé.
Mon accompagnatrice, elle, n’a d’yeux que pour monsieur Oren, le charmant leader gratteux, qui sous son
costard retire ses baskets pour mieux enfoncer les pédales. Les musiciens échangent leurs instruments, des invité(e)s arrivent, cependant que nous assistons, lentement mais sûrement, à une solide
montée en puissance. Jennifer Charles, dont la présence outrageusement palpable (on voudrait tendre la main pour enlever ce cheveu accroché à son épaule) n’a d’égale que l’émotion mystico-érogène
qu’elle suscite, impose sa sensuelle retenue à l’auditoire, nous fait vibrer sur ses cordes intérieures, jusqu’à une apothéose devinée (Can’t tell my friends) qui enfin éclate de toutes parts, fait craquer les corsets
(Last night on
earth).
Ce qu’on retire de telles expériences ne peut que péniblement être chroniqué. Il y a la part charnelle, la
part spirituelle qui s’interpénètrent, comme dans une chambre à coucher chaude et humide pour laquelle des draps tirés au carré feraient figure d’insulte. Les parties musicales, elles aussi, sont
de toute beauté, entre piano-jazz délicatement syncopé, guitare heurtée, contrebasse cognée, tout le vital tremblement, soigné y compris dans la brusquerie. On prierait pour que ça ne s’arrête
jamais – mais il faut un terme, même aux extases élyséennes, n’est-ce pas ?
(À noter : durant le rappel, ils se barrent avec une bouteille de pinard.)
Pas moyen de quitter les lieux quand la musique s’est arrêtée. Non seulement on en reveut, mais il y a ce
disque que je viens d’acheter, et que j’aimerais bien me faire dédicacer. Par chance, le monsieur est sympa, et la madame, qui décidément m’aura ce soir enseigné la patience, aussi. Une bière,
quelques signatures grapillées et, de notre côté, la promesse que nous y reviendrons.
De la fumée derrière l’oreille, et la chair en bandoulière.
Oyster