Mardi 25 décembre 2 25 /12 /Déc 13:51

La rue venteuse hurle à la face du monde sa sordide solitude. Le monde ne répond rien.

 

Les rideaux métalliques des grises boutiques grondent à loisir, heurtés parfois par le couvercle d’une poubelle renversée qui n’en finit pas d’arpenter le trottoir. De nombreux détritus roulent et enflent et volent au gré des froides rafales. Un enfant s’étant avancé prudemment sur sa trottinette grinçante s’arrête devant le spectacle ; l’œil inquiet, la chevelure en bataille trahissent l’amertume et la désillusion : C’est donc ça, Noël ?  Puis il disparaît en un couinement de roues. Il aurait pu tenir compagnie à la rue. Elle se désole, se retourne, rugit. Les rideaux de fer battent.

 

Mes enfants, je leur ai offert une boite douillette toute chaude. Une jolie boite aux angles doux et aux mesures confortables. Ils n’entendront pas les hurlements de la rue esseulée à travers les parois ; ils ne verront pas le théâtre stupide et confondant, lamentable et désespérant du désert urbain un lendemain de réveillon. Au chaud, protégés de tout. Pas comme ce pauvre enfant sur sa trottinette geignarde.

 

Je me souviens de ces matins aigrelets où, môme aux joues roses et grasses, je me promenais en vélo dans la ville abandonnée tandis que les adultes se remettaient laborieusement de leur cuite. Le ciel bas de cette terre acculturée chevauchait les montagnes fixes, pics de marbre accidentellement coiffés de coton effiloché, grisâtre. Tout était grisâtre comme maintenant. Le plan d’eau bétonné, que la municipalité vidait tous les hivers, offrait à ma bicyclette un terrain de jeu idéal, avec sa surface immensément lisse et ses courbes interminables : je tournais en rond des heures durant, jusqu’à éprouver un peu de vertige. Puis je rentrais, les oreilles rougies par le froid.

 

J’aurais pu la construire moi-même, cette boite, mais je n’avais pas le temps, ni les outils, ni le matériel. Et puis c’était Noël, c’était le moment. Plaisir d’offrir ? mais eux ne connaissent pas même la joie de recevoir ! Je ne leur ai pas appris cela ; parce que la joie est consubstantielle à son contraire, qu’elle en dépend entièrement et immanquablement.

 

Je les attrape, mes enfants, je les mets un par un dans la boite. Intégralement transparente, ce qui permet une observation optimale mais peut à l’usage s’avérer gênant – peut-être devrais-je passer un coup de peinture sur deux des quatre côtés. Cela atténuerait la lumière dedans. Offrir un semblant d’intimité. Quelques travaux d’aménagement se montreront probablement nécessaires, tels que trappes et cachettes, recoins mais pas trop. Le couvercle s’enlève et se remet très facilement à l’aide de deux encoches qui font clic, procédé très pratique les jours de ménage. Pour l’instant, les dimensions de cette boite sont parfaites, et quand elles ne seront plus suffisantes il suffira d’en changer ou d’agrandir, comme on fait tout le temps. Monde de poupées russes et de clapiers étouffants d’où il arrive que quelqu’un se défenestre.

 

J’espère qu’ils seront heureux dans leur boite, mes enfants. Peut-être plus que moi dans la mienne, laquelle n’offre aucune sorte de protection contre la rue hurlante. Pis : il y a de l’écho.

 

M. Furey, 25/12/12

 

 

 


 

Par almost-friendless-too - Publié dans : Un titre - Communauté : Musiques
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Jeudi 20 décembre 4 20 /12 /Déc 19:47

De retour chez toi, vautré dans le canapé lumières éteintes et porte verrouillée. Triple tour. La migraine gronde. La tête sur l’accoudoir de droite, les pieds sur celui de gauche, tu soupires et épies par la fenêtre la façade d’en face, percée de fenêtres comme la tienne où des vies heureuses rayonnent. Tu te fiches allégrement de l’odeur de renfermé parce que tu renifles encore, dans quelque recoin de tes sales narines, le parfum d’ambre et de sel de la fille superbe. L’amertume te brûle les sinus mais qu'importe : tu t’abandonnes corps et âme à la contemplation de ces existences autosatisfaites que tu ne connais pas.

On s’affaire dans des cuisines aux carreaux blancs. S’attable dans des salons tamisés. Les télés étincellent multicolores. Ou bien on se change dans des chambres exhibitionnistes, c’est ce que tu préfères. Un type chauve et gras s’assied sur une cuvette, tu ne vois plus que le sommet luminescent de son crâne penché sur sa petite affaire. Beaucoup d’animation et de couleurs, pas comme chez toi où seuls les champignons noirâtres qui grignotent les murs troublent la tranquille immobilité. Personne ne te prête attention sur ton canapé esseulé, où enfin on peut dire que tu te sens bien.

Ici, rien ne peut t’atteindre sinon le bruit des voitures qui se chevauchent dans la rue autoradios vociférant. Ou encore celui des voisins s’engueulant dans l’immeuble comme des porcs qui s’égorgeraient mutuellement, toi tu te réjouis de ne jamais t’engueuler avec personne – tu ne t’engueules guère qu’avec toi-même. Parce que tu le mérites.

Mais jamais, justement, quand tu es seul. D’ordinaire, les gens fuient la solitude pour ne pas avoir à se retrouver en tête à tête avec soi. Ils ne savent pas quoi faire de leur moi, de leur ça, de leur surmoi et de toutes ces fumisteries quand ils sont seuls. Toi c’est le contraire : les foules t’enfoncent la tête en dedans de la cervelle et tu n’en ressors pas.

Tu étais content en rentrant parce que le cadran du téléphone indiquait en lettres rougeoyantes un appel. Vous Avez Un Nouvel Appel. C’était la fille superbe, celle que tu venais de souiller. Puis tu étais consterné, parce qu’elle n’avait pas laissé de message. Mais Vous N’Avez Pas De Nouveau Message, dans le fond ce n’est pas très différent de Débit Non Autorisé. Tu as ensuite hésité à débrancher ton téléphone, de peur que tes amis bizarres ne t’appellent pour savoir qu’est-ce que tu fichais, ça ne se fait pas, Machine va être fâchée. Mais si la fille superbe rappelait ? Alors tu n’as touché à rien mais comme de coutume tu n’oseras répondre à personne. Les conversations téléphoniques te dérangent davantage encore – suprême exploit – que les conversations tout court.

 

Tu arrives encore à discuter posément avec l’ami Jack Daniel. Il ne parle pas beaucoup par chance. Du genre taiseux comme toi, vous n'avez pas besoin de grandes phrases pour vous comprendre spontanément.

 

Il t’en reste quelques gorgées, Ne Pas Renverser. Sans glace, pour bien tordre les boyaux. Même la migraine te fait jouir. Morsure, biture. Une dame apparaît à la fenêtre du troisième en sous-vêtements noirs merveilleusement échancrés, dentelle, ruisselante chevelure brune, nimbée d’un halo orangé, s’éclipse, resurgit en peignoir mauve aux pans périlleusement écartés. Sans traits, seulement des courbes proéminentes sous le tissu feutré. Ta main opportunément s’égare. Si tes amis bizarres te voyaient ! Tu espères qu’ils t’en voudront de ne pas être venu, pour donner corps à ton absence.

Solitaire voluptueux, à loisir tu te délasses, sans comptes à rendre ni excuses à trouver, roi dans les murs défraîchis de ton appartement minuscule. Sur un étendoir à proximité, du linge sèche goutte à goutte, incolore. Un chevalet bancal, sans toile repose contre le mur. Une tringle sans rideau orne la vitre encore constellée du sang noir d’un pigeon crasseux qui hier ou avant-hier ou il y a six-cent-ans s’y est cloué le bec. Tout va mieux jusqu’à demain – tu te rassures –, la chair est proprement vidangée – tu t’essuies à l’aide d’un mouchoir en papier –, le muscle cardiaque recouvre sans se forcer son cours normal. L’accoudoir défoncé paraît extraordinairement moelleux sous ta nuque. Les femmes peuvent bien rivaliser de troublante beauté, les banquiers s’exciter contre toi, les gens dans les files d’attente te maudire, les pays que tu ne connais pas s’endetter... te voilà réconforté dans ton royaume de fixe pénombre. Un bébé qui tête sagement son Jack Daniel’s.

Qu’est-ce qu’il pourrait t’arriver de plus maintenant, sinon un cataclysme, un tremblement de terre qui ébranlerait les murs de ta modeste demeure, une bonbonne de gaz explosant quelque part dans l’immeuble, un incendie, une météorite… Quelque chose auquel par chance tu ne survivras pas, te dis-tu. Tu disparaîtras sans douleur ni cas de conscience, poussière retournant à la poussière, mais dans les étoiles.

 

C’est à ce moment-là que je viens cogner à ta porte.

Par almost-friendless-too - Publié dans : Théorie du verre renversé
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Mercredi 19 décembre 3 19 /12 /Déc 13:58

Il n’y a pas de raison.

Au supermarché, c’est bas de plafond. La lumière tranchante des projecteurs cuit le crâne. On te connaît trop bien au rayon spiritueux alors tu évites. Mais à dire vrai, tu ne sais pas trop vers quel rayon te diriger ni que choisir.

Tu es invité à cette soirée à laquelle tu ne peux échapper, partagé entre l’absurde désir de faire montre de sociabilité et celui, assurément plus rationnel, d’envoyer tout valser. C’est probablement la première fois de l’année que tes amis bizarres t’invitent chez eux, tu n’as pas le droit de refuser, ça s’entend dans leur voix. Quand ils te parlent on dirait qu’ils t’agressent. Comme les gens dans le supermarché – aboiements de roquets et carambolages de chariots.

Tu rases les rayons en songeant à tous les rats obèses qui fourmillent là-dessous. Tu n’as pas eu le temps ni le loisir de réfléchir à ce que tu allais apporter. Errant dans le dédale des milliers de pots de yaourt multicolores, tu te souviens que les fêtes de tes amis bizarres respirent l’abondance et la propreté. Bien carré bien rangé, avec des nappes jetables et des couverts en plastique sur lesquels on écrit ses initiales au marqueur indélébile pour ne pas les égarer. On danse et on boit en bon ordre, pas trop tard parce que demain on bosse. Quand tu fais une plaisanterie grivoise on te regarde de travers. Fumez dehors s’il-vous-plaît parce que Machine est enceinte. C’est toi qui a renversé cette assiette ? – ça ne peut être que toi, et même si ce n’était pas toi la culpabilité te trahirait. À l’école, quand le maître engueulait tes copains tu pleurais à leur place. Quand quelqu’un faisait une bêtise tu étais le premier à te dénoncer en espérant que les autres t’imitent, mais ils ne le faisaient jamais alors tu as arrêté mais tu es resté le coupable.

Est-ce qu’entre eux les rats se trouvent beaux et propres ?

Tu prends un paquet de chips et des cacahuètes, les soupèse, les repose : trop facile, trop ringard pour tes amis bizarres. Ils aiment bien que tout le monde mette la main à la pâte en cuisinant quelque chose, comme si tu n’avais que ça à foutre. La saucisse sèche en sachet est donc exclue à moins que tu n’en fasses un truc d’original et de raffiné mais tu n'as pas d’idées. Pas moyen de se concentrer avec cette musique minable qui hurle dans tous les coins du magasin. Machine n’aime pas la saucisse sèche. Tes amis bizarres ne sont pas trop charcuterie, trop de peau, trop de gras, trop de vrai. Une bonne tranche de salami dans la tronche.

Tu penses à un cake aux olives, au jambon ou à n’importe quoi – trop compliqué. Une salade composée pour les éponger quand ils deviennent pompettes comme ils disent après deux verres de vin biologique. La salade sera trop composée ou pas assez, Machine voit toujours un truc à enlever ou à rajouter. Il fait froid au rayon frais et ton pantalon est encore humide.

Hors de question d’acheter une pizza surgelée. Tu pourrais prétendre que c’est une pizza maison mais quelqu’un le remarquerait forcément et tu en entendrais encore parler dans quinze ans, tes amis bizarres se tapant sur les cuisses à grand renfort de gloussements. Tu vas acheter une pâte feuilletée et des saucisses, couper les saucisses en petits segments, les enrouler de lambeaux de pâte feuilletée, enfourner dix minutes. Avec du jaune d’œuf dessus pour que ça dore. Ils seront contents ces cons.

Un paquet de saucisses industrielles dans une main, une pâte feuilletée bon marché dans l’autre, tu t’arrêtes un instant au milieu du rayon en te demandant si tu peux rajouter de la moutarde dedans. Étaler une couche de moutarde sur la pâte avant de la découper et de fourrer les saucisses dedans. Ce serait moins sec, plus goûteux que la saucisse seule. Mais tout le monde n’aime pas la moutarde. Peut-être que Machine déteste la moutarde. Tu peux alterner, confectionner des segments sans moutarde et d’autres avec. Mais alors comment les reconnaître ?

Tu reposes les saucisses et la pâte feuilletée et tu reprends les chips et les cacahuètes de tout à l’heure. Marre. Machine qui est enceinte, tu espères qu’elle mourra en couche.

 

Dans la file d’attente de la caisse deux, tu te rends compte que c’est la pire caissière du supermarché, une plaie. Son visage est une plaie. Alors tu vas à la caisse trois. Tu te retrouves derrière une jeune femme moulée dans un jean trop serré et ça n’avance pas. Peut-être que si tu soulèves son pull croulant tu verras la chair des hanches étranglées déborder en immondes bourrelets. Et puis en fait, elle n’est pas jeune du tout, peut-être cinquante ans, mais ses fesses en paraissent vingt.

Sur les bandes en noir et blanc de la vidéosurveillance, tu dois avoir l’air bien stupide avec tes chips et tes cacahuètes. Il ne manque que le saucisson et le gros rouge. Tu vas te ramener à la soirée avec tes chips et tes cacahuètes et les autres auront préparé des boulettes de viande à l’orientale, joliment décorées de coriandre.

Décidément de belles fesses, gonflées de botox. Est-ce que sous la main on sent la différence ? – Un sein en plastique, ça fait quel effet ? – Ce n’est pas une culotte qu’elle porte. Par-dessus son jean, elle a enfilé de vieilles bottes craquelées, avec fermeture éclair sur le côté, huit centimètres de talon, sur lesquelles miroite la lumière crue des projecteurs. Ce ne sont d’ailleurs pas des bottes mais des cuissardes, qui remontent au-dessus des genoux en s’évasant un peu, mettant en valeur l’excessive rotondité des fesses superbement partagée par le milieu. Fruit fendu. Jambes en animal mort. Alors que tu te délectes de géométrie dans l’espace, peut-être que cette femme mutante est accompagnée et que son mec va t’éclater la tête sur le tapis roulant de la caisse. Ou alors, son mec, il est assis sur une chaise à roulettes derrière l’écran de vidéosurveillance, zoomant sur toi et l’inclinaison insistante de ton regard, méditant un sale coup sur le parking du supermarché.

C’est ton tour. Au moment de payer, tu te souviens que tu n’as plus de monnaie et que, pour quelque obscure raison qui n’en est pas une, tu as oublié ta carte bleue chez toi. Pour un paquet de chips et un paquet de cacahuètes, tu paralyses bêtement toute la file. Les gens t’observent avec des injures à la place des pupilles. Cela clignote. Tu pues la bière et la honte couvre de sueur ton front. Heureusement que la fausse jeune femme aux hanches opulentes se trouvait devant toi, si elle avait été derrière dans la file tu aurais fait un malaise cardiaque. Tu rentres chez toi piteux chercher ta carte bleue.

Tant d’efforts pour si peu, et une humiliation en entraînant une autre. Tant de douleur insidieuse, mesquine pour avoir à subir les quolibets de tes amis bizarres devant un tribunal de boulettes de viande. Tu te rappelles, quand tu avais un travail, tu prenais le métro pendant trois quart d’heure, et une fois arrivé devant la porte, tu rebroussais chemin.

Tu te retrouves à la même caisse, sachant pertinemment qu’il y a une chance sur dix pour que ta CB ne fonctionne pas. Depuis qu’on t’a supprimé ton découvert parce que paraît-il tu en abusais – le whisky hors d’âge, cela coûte cher –, la fin du mois tombe le trois ou le quatre. Comme tu ne comprends rien aux chiffres, tu ne sais pas gérer un budget. Un type en costume à la télé t’explique tous les soirs que si ton compte bancaire fond aussi vite, que tu ne retrouves pas de travail malgré ton CV trafiqué, que ton banquier te harcèle tous les jours sur ton répondeur – tu n’oses plus répondre au téléphone –, c’est parce qu’un petit pays exotique peuplé de gens encore plus cancres et cons que toi ne parvient pas à rembourser sa dette. Tu ne sais pas de quelle dette il parle, mais il paraît que si tu as des dettes, c’est à cause de la leur. Tu te dis que ce devrait plutôt être l’inverse, qu’on te le cache mais que c’est à cause de toi qu’un petit pays exotique est endetté. Du moins c’est ce que tu comprends.

Quoi qu’il en soit, ta carte bleue ne marche pas. Quand tu penses neuf chances sur dix, ça signifie onze. Le ton de la caissière en dit long, et l’inscription Débit Non Autorisé sur l’écran verdâtre de la machine t’assène une gifle paradoxale. Cela fait mal, alors que tu le savais. Maintenant, toute la queue de chariots et de roquets devine que tu n’as pas d’argent, et bruisse de conversations que tu imagines être des reproches ou des insultes – tu connais l’opprobre. Pernicieusement, tu les hais mais tu te désoles. Tu finiras par t'habituer.

Et tu n’avais pas vraiment envie d’aller à cette foutue soirée.

 


Par almost-friendless-too - Publié dans : Théorie du verre renversé
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Mardi 18 décembre 2 18 /12 /Déc 17:19

Il y a cette fille superbe en face de toi, à la même table circulaire que toi, et vous n’êtes que tous les deux. Il y a elle et toi et les gens autour sont comme des silhouettes bruyantes tracées à la hâte sur les murs, sans consistance.

Quand elle avance le bras pour prendre son verre, en se penchant et en te fixant droit dans les yeux à travers les flèches de ses cils, le col de sa chemisette froissée s’ouvre sur la blanche naissance des seins. Quand elle porte le verre de bière dorée à la bouche en inclinant légèrement la tête en arrière, on dirait que ses seins fermes et pointus enflent un peu.

Tu n'oses pas regarder ses longues jambes nues, mollets rutilants, terminées de bottines à lacets en dessous de la table.

Les radiateurs du bistrot ronronnent d’aise. L’atmosphère est ouatée. D’une langue rose et rapide la fille superbe essuie l’épaisse mousse sur sa lèvre supérieure en te plantant les yeux dans le cœur. Le verre qu’elle repose solennellement sonne et réfléchit en un éclair la lumière du lustre au-dessus. Elle expire, les narines mignonnes de son nez mutin frémissent. Une mèche baladeuse, élastique oscille entre la tempe et le front. Un grain de beauté discret germe sur une pommette. Les rayures verticales de sa chemise, enfin, sont toutes déformées au niveau de la poitrine.

Elle embaume l’ambre et le sel. Elle est bien. Tu devrais être bien toi aussi.

Nul doute que les silhouettes envieuses vous épient à la dérobée. Tu as de la chance. Vous devriez être bien tous les deux mais il y a un truc qui cloche chez toi. Qui ne tourne pas rond dans ton cerveau. Tu regardes la bouche humide, la mèche élastique, le grain de beauté, la naissance des seins, les rayures, et tu voudrais entourer tout cela de tes bras et ne plus jamais le laisser échapper. Tu entends ses talons d'acier racler le sol sous la table. Tu es de plus en plus à l’étroit dans ton pantalon, tu voudrais être à l’étroit contre elle. Vous devriez être bien tous les deux, mais il faut toujours que tu compliques la situation, il faut que tu salopes tout. Et puis tu as encore trop bu sans doute, avec cette putain d’habitude de boire un verre seul chez toi avant de sortir boire un verre avec elle. Comme si ainsi tu croyais te donner le courage que tu ne mérites pas.

La fille superbe, tu voudrais en faire ta captive quand c’est définitivement toi le prisonnier.

Tu perds tous tes maigres moyens en face d’elle. Tu aimerais bien lui payer son verre mais tu sais pertinemment que tu n’as pas de quoi régler ta propre consommation. Tu aimerais lui parler d’un truc mais le type qui fabrique les mots et les agence en phrases dans ta tête a oublié quoi. Tu aimerais arracher sauvagement les boutons de sa chemisette pleine à craquer aussi.

- Comme on est bien, qu’elle dit.

Sous les lèvres gourmandes dont chaque strie moite t’écorche la rétine, brillent de minuscules incisives cruelles. Tu adorerais qu’elle te morde en se débattant dans tes bras, au sang.

Tu ne réponds rien. Tu prends ton verre en t’efforçant d’oublier cette pique qui enfourche tes ventricules. Le geste est trop vif et mal calculé, tu le sentais. Oui tu sais que tu vas tout saloper et en une fraction de seconde c’est fait.

Tu espérais juste te donner contenance en buvant une gorgée avant de trouver un mot intelligent à dire, et voici que ce foutu verre roule et que la bière or vole sur la table circulaire. Ton cœur s’est arrêté mais tu ne t’en rends pas compte encore. Elle, elle sursaute de toute sa poitrine en même temps que ton verre heurte à grand fracas le sien dans une infernale gerbe de bière dorée, de mousse blanche et de reflets éclatants du lustre au-dessus. Une vague gicle sur tes cuisses, une autre éclabousse le col taquin de sa jolie chemisette rayée. La bouche affriolante fait la grimace.

Il y a ensuite la détonation d’une bombe au sol, et des bris de verre partout. Fragments de foudre scintillants, fracassés de tous côtés.  La table circulaire est jaune et luisante de bière, la fille superbe est trempée, sa chemise sur la naissance des seins collée. D’un coup, les silhouettes sans consistance sortent des murs. Encore une seconde, et tu prends conscience de la douleur aigüe dans tes côtes. Elle embaumait l’ambre et le sel, maintenant elle pue l’alcool.

Tu ne te sens pas seulement con avec ta tumeur battante dans le pantalon, tu te sens laid et humilié, pas simplement maladroit mais imbécile et fou. En face, le sourire vermeil s’est effondré. Il y a soudain une terrible agitation dans le bistrot, et aucun de vous ne peut plus être bien.

 

Tu sais qu’un psy te dirait que tu l’as fait exprès. Tu te demandes. Quelque part, c’est un peu à cause de la fille superbe. Sa morsure. Mais c’est surtout ta faute. Ce n’est qu’un verre renversé mais d’une manière ou d’une autre cela va marquer un tournant dans votre relation. Comme un rendez-vous manqué sauf que c’est toi qui pose le lapin. Tes cuisses ruisselantes tremblent. Ou quand tu n’arrives pas à enfiler la capote le premier soir, et le deuxième et le troisième. Comme si tu avais toutes les cartes en mains mais que tu ne savais plus jouer. Quand tu te jettes sous une voiture en sortant d’un entretien important qui s’est très bien passé. Tu fais des études soi-disant supérieures des siècles durant et tu plaques tout une semaine avant le diplôme.

Et c’est sans fin comme cela : le jour où tu voudras te flinguer tu vas te rater.

Les verres sont toujours trop pleins, spécialement dans tes mains, sans que tu saches pourquoi.

 


Par almost-friendless-too - Publié dans : Théorie du verre renversé
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Samedi 15 décembre 6 15 /12 /Déc 16:51

 

« un Jack Daniel’s qui se distille

dans la main

comme une petite voiture »

 

Il y avait le Bogue de Programme. On a maintenant le Tilt de Michniak. Vous m’arrêtez si j’extrapole ?

 

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Bogue, le bug francisé, comme on dit courriel à la place de mail, vous voyez ? Eh bien là c’est une bécane qui tilte. Comme la première fois où j’ai joué au flipper dans un bar enfumé (parole d’ancien combattant : on pouvait fumer dans les bars, avant), j’avais huit ou neuf ans sous le regard attendri du paternel qui trempait (rituel dominical) sa moustache dans la bière : la machine a « tilté ». Ou bien cet après-midi là, c’était un automne interminable comme tous les automnes de l’enfance, à plus forte raison quand la dite enfance se résume à ce seul interminable automne : la Sega Mega Drive du copain, mince, elle « tilte » parce qu’on l’a trop secouée.

 

Littéralement, le bogue est moderne, ou disons contemporain, là où le tilt respire la nostalgie, ce qui bruisse tendrement tout au long de ce disque. Enfin, « tendrement », ça vaut pour l’habillement – très différent du précédent Arnaud Michniak (Poing Perdu) et des Programme(s). Notez d’ailleurs qu’Arnaud Michniak et Michniak tout court, c’est pas pareil, comme le Tempest de Bob Dylan n’a rien à voir avec The Tempest de Shakespeare (vous ne m’arrêtez toujours pas ? *). Pour le reste, les textes cinglent comme de coutume – « si tu avais quelque chose à me dire tu préfèrerais me le crier » –, seule la déclamation change, ce qui certes peut laisser pantois – Michniak, justement, ne crie pas. Il n’harangue pas comme dans Agent Réel, ne tire pas à vue comme dans L’Enfer Tiède, ne tresse pas une corde pour se pendre comme dans Poing Perdu, ce foutrement beau requiem (cet orgue ! dont on retrouve ici quelques nappes orageuses mais ourlées, délicates). De la rage qui s’effiloche, non pas apaisée mais chuchotée, ainsi qu’on murmure à l’oreille de l’enfant – ou du mourant –, à moins que ce ne soit l’enfant – ou le mourant – qui parle.

 

« j’hésite entre l’enfant et l’adulte

entre partir et renaître »

 

Jusque sur la pochette en forme de polaroïd, on sent cette nostalgie maladive. Nostalgie ultra-cohérente dont le socle voilé sédimente chaque titre auréolé de piano, avec quelques saillies nerveuses du style Ça tourne (audiovisuel, quand tu nous tiens…) ou Tandis que (là, ça perfore tranquillement, comme du post-Programme). On tombe même, en sillonnant (en vinyle, c’est plus facile) les veines de ce marbre délicat, sur un Pour qui sonne le tilt tubesque, d’où jaillissent quelques échos atténués du dansant Agent Réel (la chanson). Beaucoup de luminosité trouble, jaunie dans les coins comme les vieilles photographies qu’on ne ressort plus de la malle sous le sommier, et, dans un recoin des limbes souples traversées de croches noires et blanches, des plaies sèches mais béantes bourrées d’évidences mortifères : oui, on ne nous a pas appris à marcher, on nous a appris à tomber (je le souligne grassement). Enfin nous, quelques-uns faut croire, on est beaucoup mais on est à part. Encore que « on espère la multitude mais c’est déjà dur d’être deux ». Ou bien :

 

« c’est comme quand tu allumes la lumière en entrant dans une pièce

alors que ça fait quoi

une semaine que l’ampoule est grillée

tu le sais »

 

 

Il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de dresser de froids constats, qui dans cette nouvelle production paraîtraient presque chauds et raffinés, tellement finalement on chérit nos maux, tellement on s’y vautre, on s’y love – beaucoup d’amour, dans ce disque. On ne remonte pas non plus jusqu’au temps béni de la Tragédie, on explore « seulement » l’Absurde, donc des limbes de proximité, quotidiennes, terrifiantes de banalité. « Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c’est notre sans-gêne par rapport au Mystère : nous l’avons même débaptisé, de là est né l’Absurde » (voir ici). D’où sans doute « des claquettes dans un tsunami »…

 

electrocardiogramme.jpg

L'électrocardiogramme est inclus

 

 

* : « Personne ne m’arrêtera puisque je ne vais nulle part », j’ai pas fait exprès.

 

En définitive, Pour qui sonne le tilt m'évoque du cinéma d'auteur. Au début, je croyais que c'était de l'art abstrait, mais en l'écoutant je ne vois pas des tableaux, je vois des écrans (thématique d'ailleurs récurrente chez Michniak). Du cinoche Nouvelle nouvelle vague, et pour surfer c'est ici :


 Michniak - Pour qui sonne le tilt.

Par almost-friendless-too - Publié dans : Vers du nez - Communauté : Musiques
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