Je ne suis pas là - In memoriam

Publié le par almost-friendless-too

Et pour la première fois de sa vie, il se rend compte que le monde entier l’a oublié. C’est commode, l’oubli – on ne se rappelle au bon souvenir de personne. Il n’y a pas de bons souvenirs, seulement des fulgurances désagréables qu’on réprime. Tout passé est par nécessité mauvais.

Il sort dans le froid avec sa maladie dans les bras. Une main dans un carcan de plastique, l’autre sert à tenir une canne – une canne, à vingt ans, pensez donc ! C’est sans compter le cathéter fixé en travers de la gorge (parce que le thorax était trop maigre, il paraît), la démangeaison que ça fait à l’intérieur des veines du cou, et les somnifères parfum opium qui marinent dans le foie. Tout cela – maladie, médocs, malédiction de l’Oubli, tuyaux injectés de sang, tranquille schizophrénie – traverse l’avenue d’Italie où les marchands chinois se pressent avec des bâtons, et au bout des bâtons il y a des cadavres, des poulets morts, rôtis ou plutôt calcinés, qu’on ne distingue pas des passants renfrognés, avec leurs yeux de volaille, leurs ailes battantes de volaille effarouchée… Ils vous jettent des plumes ensanglantées dans vos quatre paires d'yeux.

Il se tire de chez lui (au sens "propre") pour la première fois depuis des mois, vingt points de suture dans un bras, quatre ou six dans la gorge et des empreintes bizarres aux commissures des lèvres, jusqu'au coeur littéralement violé qui tiraille, un sale goût de mécanique froide dans la bouche. Quand six personnalités différentes volent en éclats dans une tête, ça en fait soixante, plus l’odeur de sueur de trois médecins différents qui transpirent sur ses misérables carcasses.

Il claudique et entend un air strident, aigrelet tout au bout de cette saloperie d’avenue, où se dresse la structure inutilement tape à l'oeil d'un vague centre commercial. Rajuste son écharpe autour du cou pour que les autres ne voient pas les tuyaux qui en sortent. Le jour de son anniversaire, quelque part en février, on lui enlèvera tout ça – le fardeau caoutchouc qu’il se trimballe dans les entrailles depuis novembre – et imagine déjà la sensation que ça fait, quand on vous retire une artère artificielle du cou, sans anesthésie. Plutôt avoir la tête tranchée, d’un seul coup !

En attendant, ses soixante personnalités, guidées par la musique qui est sa seule intangible espérance depuis des mois, s’en vont au cinéma.

Premier contact avec le monde extérieur depuis le sordide épisode de la chaise roulante – non messieurs, à vingt ans tas de cons, je peux encore marcher jusqu’à chez moi. Si je tombe, ne me ramassez pas. Foutue(s) jeunesse(s). Dans le noir, les tubulures dans lesquelles on s’empêtre, les cachets amers, les membres estropiés, les mauvais souvenirs qu'on draine à loisir sur les boulevards, personne ne les remarquera.

 


 

 

Ils ne sont plus à plaindre dès lors qu'on tourne leur problème vers la blanche lumière de janvier. Oubliez-les.

 

Oyster


Publié dans Un titre

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Oyster 13/02/2012 17:21

Ce n'est pas faux.

aléna 02/02/2012 11:57

réel!