Never Ending Tour 2012 - Lyon, Bayonne

Publié le par almost-friendless-too

Une fois n’est pas coutume, pour chroniquer mes concerts de Bob Dylan, je ne parlerai pas de Bob Dylan. Ou pas seulement. Mais surtout de ce qui gravite autour : comme si, déjà, on percevait le monde sous un angle différent – mais ce n’est pas vraiment différent ; plutôt, autrement trouble – à mesure qu’on approche de l’autel ou de la bonne parole bizarre qu’il se trimballe de kilomètres en kilomètres. Tu casses le bitume vers ce noyau magnétique, tu sens l’air qui se brouille, le temps qui se tord, le soleil qui t’étrille. C’est basique, mais tu vis un peu plus.  


Il y a d’abord la route, ou, en ce qui nous concerne, gentiment, le rail. Un matin, tôt – trop tôt, j’ai pas dormi, moi – métro, TGV, Lyon. Il faisait 15 degrés à Mairie des Lilas, le thermomètre affiche 32 à l’arrivée, comme si l’espace joueur s’était soudain replié – le souffle te fiche une claque. La valise ralentit le pas, tu marches dans les poches que tu as sous les yeux, tu grimpes au huitième étage d’un hôtel bon marché pour y poser ton nid quelques nuits. L’ascenseur s’arrête, le métal gémit, tu pries pour ne pas mourir la veille de ton dixième concert. 48 heures plus tard, il faudra repartir, direction le onzième, traverser la France en diagonale, affronter de nouveau les distorsions spatio-temporelles qui émaillent tout voyage qui se respecte, passer de l’haleine cuisante du Rhône aux effluves tièdes de cochonnaille bayonnaise, avec les bras qui gonflent et la voix qui s’éteint parce que t’as trop gueulé la veille.

 

Entre-temps, il y aura eu : la soupe au vin chaud qui tape sur le crâne ; la cathédrale avec une horloge-automate dedans ; la sueur qui te colle la chemise au corps ; le soleil blanc, les marées de touristes, C3PO descendu de son vaisseau spatial (véridique), les Jack Daniel’s à 10 euros (hem), les pierres huileuses des arènes tremblantes, les gros bus noirs qui surgissent dans les virages, qui klaxonnent la plèbe pour la jeter dans le caniveau. Le copain sympa qu’on retrouve dans la file d’attente bigarrée, on était juste derrière lui, et qui disparaît dans la nuit moite comme dans les chansons. Il y a aussi le copain qu’on rate, chuis pas là, chuis là, je te vois, tu me vois pas, on s’est vus, t’as disparu – comme dans les chansons là encore. Une bouteille de rosé sur le trottoir. Des gros ricains barbus. « My wife is gone » – « Ah, non, elle était aux toilettes ! ». Mille cigarettes à l’heure, dépôt de cendres sur les amygdales.Trouver un coin où pisser. Plusieurs fois. Gratter, du bout des doigts distraits, les gravillons chauds de la chaussée, en attendant… (Ne pas oublier de laver un t-shirt dans le lavabo, qu’il ait le temps de sécher pour demain). S’enfiler des bières fraîches et du saucisson brûlant, rentrer faire la sieste entre deux sangrias, trouver, dans une boutique judicieusement conseillée, quelques luisantes perles de vinyle, ou sur une brocante une vieille édition jaunie de Joyce – « Je l’offre à Dylan, celui-là, ou pas ? ».

 

Il y a déjà le vieux Bob non pas derrière mais dans tout ça, cœur insaisissable battant la folle mesure, à tel point qu’une âme inspirée y verrait matière à poèmes, mais fait trop chaud pour ça. Même l’atmosphère blanchie à la chaux semble crevassée, traversée d’aspérités, rugueuse sur le front détrempé par l’ultime cavalcade : poussez-vous, je passe ! C’est qu’il faut des jambes, et des bonnes, pour être placé aux premières loges : tu joues des coudes, tu fonces comme si t’avais la mort aux trousses (on dirait que le bon Aleyster fait ça couramment), tu piétines les crânes, et après, tu flippes pendant une heure trente, et il n’y a plus que des boissons sans alcool. L’angoisse de la setlist, des pimbêches qui jouent du postérieur (fort habile) pour te passer devant, du cœur qui cogne un peu trop fort dans les tempes, de ce grand échalas qui risque d’empêcher ta copine de bien voir, de « merde, j’ai plus de tabac ». Pour tromper la tension, on considère les instruments qui trépignent sur scène comme une sorte d’installation rétro, le beau piano recouvert d’une bête bâche bleue, les types qui nettoient les micros en se servant de brosses à dents, le décorum tellement habituel, mais jamais – étrangement. Dylaniennement – lassant. Pourvu qu’il ait la voix encore plus détraquée que d’habitude !

 

Deux minutes avant le début du concert : « Bon, je retourne pisser. » (Blague.)

 

Je me suis juré de ne rien acheter, mais j’achète quand même : une sorte de petit badge qu’il faut coudre sur un vêtement, vous savez, le cercle avec l’œil du Never Ending Tour (bleu) dedans. (Me suis toujours interrogé sur la nature et la signification de cet œil : je jurerais l’avoir vu sur un bout de papier griffonné par Jim Morrison, mais la mémoire et moi… Je ne sais même pas si je trouve ça moche ou pas. Râ. L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. Polyphème. Rien. Bob Dylan est un illuminati-reptilien-franc-maçon.) Bref, j’ai acheté ce ridicule machin, et je l’ai perdu quelque part, sur les rails, dans le bus, le taxi, la voiture des grands-parents libano-irlandais, au fond de mon sac troué entre Pessoa Joyce le Patxaran Kierkegaard la chaussette gauche le tee-shirt qui a enfin séché.

 

Sur la forêt entre Lourdes et Bayonne, vert foncée, épaisse, vallonnée, sillonnée de torrents mi mélancoliques mi joviaux, le ciel soudain bas se gâte. Les minuscules gouttelettes d’eau tracent d’infimes rais sur les vitres crasseuses du wagon. Sur le siège devant, une anglaise ou une américaine venue de Lyon regarde on ne sait quelle ineptie sur son mini-ordinateur. Z’ont des sous ces gens-là. Ou pas. Font comme nous. M’enfin à la longue ça fait chier de revoir toujours les mêmes têtes. On ne veut que la tête de Dylan. Et sa tempête à lui emportant tout, pas celle, stupidement banale, des éléments accidentels.

 

Au pays des férias, le taureau sautillant entre dans l’arène.

 

Dylan nous pousse à voir du pays, à se bâfrer, à conter fleurette sur des fauteuils inconfortables, à trop fumer, à se faire les bras. À se tromper d’hôtel (« Allo, ici l’hôtel Chose, on vous attend ! »), à rencontrer des gens qu’on ne revoit jamais, d’autres qu’on ne relâche plus, des qui font rire, des qui attisent une vilaine curiosité, des qui… Des fois, on tombe même amoureux. Dylan est un monde.


Des vacances trop rares et trop rapides quand on en sort, qu’on retrouve la lisse grisaille du brouhaha ambiant. De l’essentiel, du granuleux. Une aventure intérieure aussi, pour employer les grands mots avec ce petit air docte et morveux –, dans les détails et bande son comprise – pas des moindres, puisqu’on touche à l’a-temporalité, à l’universellement boueux, au constamment mouvant. Considéré du dehors, ça n’a l’air de rien, mais l’observateur extérieur n’a pas même les narines qui frémissent. L’intimité de la matière, sa tranquille fièvre fondatrice, c’est le Vieux Bob Dylan, les plaques tectoniques de sa voix comme du crépi humide qui soutiennent les molécules, animent les instantanés, sédimentent tout ça. Au terme du voyage, on s’est recentré, là, le centre-aspirateur de la galaxie, et la boucle est suavement bouclée – pour un an.


 

Un-bus-copie-1.JPG

 

Un bus.

 

 

Une-arene.JPG

 

Une arène, H-4

 

 

Un-dylanien-en-t-shirt-mouille.JPG

 

Un dylanien en t-shirt mouillé.


Commenter cet article