Panthéon-les-Flots

Publié le par almost-friendless-too

 

Il semble que les colonnes solennelles, où s’enroulent en grossières tresses les cordes de pluie, vont bientôt crever le ciel. Mais ce mouvement est en suspens depuis si longtemps… L’épuisement nous a gagnés, tombe sur nos paupières ainsi qu’un incessant coup du sort qui n’en finit pas, aussi, de miner nos âmes. L’ennui est palpable – Temps de chien. Quelle plaie.

 

Sur le marbre mouillé des larges marches maculées de traces de pas, les fesses ont froid. On enfouit le nez dans ses mains, les orteils gigotent dans les baskets pour contrer l’engourdissement, la vapeur des souffles se confond avec la bleuâtre fumée des cigarettes – on tire fébrilement dessus, lèvres douloureuses, comme pour se réchauffer les bronches. Se mettre le feu à l’intérieur, contre l’ambiante immobilité du paysage marmoréen. Mais on ne fait guère qu’y jeter des cendres. Ici, tout est bleu et gris, minéralité roide, pierre unique taillée dans l’épaisseur intangible de l’Histoire – celle qu’on connaît, un peu confusément certes, au prisme de la stupeur païenne dont elle nous frappe. Glaçant. Pour chaque mégot éteint, un autre va bientôt le rejoindre dans le brouillard émanant des dalles alentour.

 

Nous ne parlons pas entre nous, puisque nous n’avons plus rien à nous dire, depuis toutes ces années. – Tu as vu ? – Oui. – Il pleut. – Je sais. Les pensées tracent de lents, stupides cercles dans les esprits. La faim, à trop nous crever l’estomac, n’a plus rien à trouer.

 

Toutes les rues de la Terre (enfin, je crois), pavées de stèles et de brume, convergent sur l’édifice imposant repeint de noir par la pluie. Le nez dégoutte, une rigole tombée du toit inaccessible arrose soudain le col. Douché ! ça ne fait rire personne. On se croirait au plus gros de l’hiver, mais ce n’est qu’une faille temporelle qui traverse indéfiniment l’automne.

 

Quand une silhouette férocement féminine aborde tout à coup le parvis, on se demande ce qui, dans son outrancière petite tenue, peut bien lui tenir chaud sinon la fièvre de nos yeux braqués sur sa peau. Voici que notre Dame vient bousculer l’impassible géométrie des lieux : jupon écarlate, trempé dans le sang de tous les miens ; hautes bottes cousues de ténèbres dont les talons luisants paraissent fumer, dont les fermetures-éclairs tranchantes agacent le bout des doigts curieux ; pull-over malicieusement échancré, exhibant blanches épaules mouillées et surtout ce sombre, pervers, quoique souriant décolleté. C’est la vie qui déboule, flambante, humide, aux cheveux fous dénoués. La bouche épaisse incendie les rideaux minéraux qui encadrent d’ombres notre théâtre jusque-ici, il faut bien l’avouer, assez triste.

 

Le coeur s’emballe, la cour ondule. D’autres étincelles fendant les flots cendreux affluent vers la première ; ce sont bientôt douze déesses en bizarres, évasées armures qui envahissent l’esplanade, imprimant aux glissants pavés, du claquement répété de leurs talons rutilants, un incessant remuement qui saisit jusqu’aux tripes. Les tremblements de nos corps transis redoublent sur l’escalier vibrionnant ; on en oublie le froid détrempé qui nous colle aux fesses. Une certaine, radieuse volupté perce l’engourdissement général.

 

L’une d’elles tient dans ses bras excessivement dénudés, où miroitent de riantes perles de pluie, un gros bouquet de roses très très rouges, enveloppées dans plusieurs couches de papier journal dont l’encre salive, répandant de violettes traînées. En de multiples endroits, les épines pareilles à des clous ont déchiré le papier, et menacent d’égratigner le sein de la belle, qui, au demeurant, s’en moque ; ses longs cils arrogants sous lesquels flamboient de vertes lunes restent fixés sur l’édifice, prêts à en découdre. La grappe désordonnée des cruelles beautés s’avance, mi hiératique, mi aguicheuse, gracieuse et sévère en tous les cas. Tempêtes sur pattes, drapées de teintes acidulées. On ne se tient plus d’admiration. Le martellement de leurs affriolants talons fait tressauter, l’écho gronde à l’intérieur (des corps, des constructions).

 

Elles vont allumer les trombes. Qu’attendait-on, murés dans notre silence gelé, figés en mutiques prières, sinon cela, cette pointe intraitable qui fouille brusquement le brouillard, la chair impromptue secouant de ses flancs cadencés le roc monumental ? On croit sentir le parfum inespéré des roses, tel celui du sang sur des épées. De tous côtés, les bâtiments frigorifiés s’éclairent et commencent à s’incliner, atteints dans leur substance, ramollis.

 

Lorsque les créatures parviennent à notre hauteur, casquées de crinières sauvages, de boucles électriques dont les reflets nous grillent la poitrine, un chaud courant d’air nous cingle aux joues. Tous, nous voudrions nous risquer à regarder sous les jupons, à étreindre les genoux acérés ; nous nous contentons, dégelés, attendris comme la minéralité même, mais saisis d’une secrète timidité, de respirer le cuir de leurs bottes, d’écouter dévotement le tintement de leurs nombreuses breloques. Pas un geste pour nous (même pas un coup de pied – rien !),  qui autoriserait à nous enhardir un peu ; elles sont pareilles aux grandes actrices de l’Histoire, quand nous n’en serions guère que les spectateurs désarmés, déglutissant de panique et, oui, de fol amour. Un rien vicieux, mais envers nous-mêmes. Bataillon de nymphes enflammant la pluie, faisant ployer la matière aussi simplement qu’on pétrit son pain, arrêtant peut être, d’un claquement de doigts taquin, nos béates têtes de penser.

 

Sans doute viennent-elles s’auto-célébrer en même temps qu’elles s’accaparent les éléments, puisqu’il en est ainsi de leur nature : travailler ce qui était figé, déboulonner les vieilles statues, user de notre propre souffle pour gonfler encore leur rayonnante gloire. Nous ne nous attirerons pas leurs complexes faveurs ; nous n’existons alors que pour connaître cet enchantement trouble qui articule l’admiration et le désir. Mais nos fesses n’en continuent pas moins de grelotter – et avec quelle nouvelle, mâle, bigote ardeur !

 

 

M. Furey, 21/09/12

Publié dans L'humeur aqueuse

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Cardamone 21/10/2012 23:30

Très fort!