Sur Cioran

Publié le par almost-friendless-too

Ce sont gens compliqués que les philosophes, moralistes et autres penseurs, et Cioran ne fut assurément pas le moins complexe d’entre eux. Allez expliquer cela dans les universités, où le systématisme à outrance nuit gravement au mystère de la pensée philosophique et de tout mode d’illumination en général… L'étroitesse des biographies et des concepts ne laisse pas d'étonner. Résumons : la jeunesse de l’ami Emil se passe entre bibliothèques et bordels ; frappé d’insomnie, il expérimente une forme particulièrement aigue de lucidité dont il ne sortira plus jamais ; là-dessus, il écrit, puis il meurt. Il fêterait ses cent ans cette année. Bal des vampires au 21, rue de l’Odéon. On ne s’avancera guère en affirmant que Cioran n’eût que modérément goûté pareille longévité.

C’est que je le connais, Emil Cioran ; il m’a vu grandir, m’a accompagné. Nous partagions nos immenses nuits blanches – celles qui déteignent sur les jours – en geignant de concert : « Verrons nous le soleil se lever ? » et « Qu’est-ce que cela peut foutre ? ». Nous fuyions de rues en boulevards déserts quelque « résolution soudaine ». Encensions le suicide (pour le dire crûment) sans nous y risquer, puisqu’il consistait ainsi en un commode recours – les mots « Issue de secours » clignotaient dans la nuit, et un souffle d’air frais provenant de cette direction apaisait voluptueusement la possibilité du pire. Nous détalions comme des lapins sur les pavés où  n’errent que fantômes, mendiants pouilleux et putains nobles – des succubes, celles-là, qui à défaut de tromper l’ennui, eh bien… le violent. La vie était une formidable relation non consentie. Les baisers volés de tous les jours.

Il jalousait sa sœur, qui fumait des centaines de cigarettes malgré son cancer du poumon. Côtoyait les fous pour s’y reconnaître – « l’écriture comme thérapeutique ». Déplorait le passage obligé de la Foi pour atteindre à Dieu, qu’il aurait volontiers défié en combat singulier, à moins que… À moins que « l’idée Dieu » ne soit soluble dans Bach. Car Bach pardonne beaucoup.

Cioran, en bon vampire des Carpates avait ses bizarreries, ses inquiétantes zones d’ombre. On n’occultera pas, malgré l’admiration, les penchants extrémistes de sa jeunesse haineuse : "lI n'y a pas d’homme politique dans le monde d’aujourd’hui qui m’inspire plus de sympathie et d’admiration que Hitler", écrit-il en 1933 avant de se rétracter. Cela effraie, mais Cioran aspirait à la destruction. N'oublions pas que les philosophes sont "des violents qui, faute d'armée à leur disposition, se soumettent le monde en l'enfermant dans un système" (lire L'homme sans qualités de Robert Musil). Notre étrange "sage" renoncera par la suite aux propriétés contraignantes des systèmes au profit de l'implosion individuelle, de "l'écartèlement".

Apatride, il abandonne le roumain pour le français ; aristocrate populaire, inscrit comme étudiant à la Sorbonne jusqu’à l’âge de 40 ans, il n’y rédigera pas le moindre début de mémoire ; ascète, il vit sous les toits et sirote du whisky à ses heures ; vélocycliste, il fait le tour de France pendant l’Occupation ; non-croyant, ses extases mystiques le catapultent « au-dessus » de Dieu ; ses philosophies sont des poèmes, son dandysme débraillé, sa misanthropie bonne vivante. L’ex-antisémite se rêve juif, le solitaire fréquente les cafés, l’insomniaque n’accuse pas un cerne. Ce sont là les paradoxes vertigineux, éminemment constitutifs dont il aimait à s’entourer. Absurde ? Fondamental. "Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c'est notre sans-gêne par rapport au Mystère : nous l'avons même débaptisé, de là est né l'Absurde." (Syllogismes de l’amertume)

On se raccroche au style, d’une rare précision qui n’entrave pas la beauté purement esthétique de la langue – on pense à Nietzche, à Bergson –, à la mélancolie patiemment distillée de ses aphorismes, la bile de sa verve, son ombrageuse poétique. La vie devient extraordinairement limpide, elle brille d’une clarté blessante : il s’agit de « vivre contre l’évidence », revendication qui pourrait réduire à néant toutes les autres.

Essayons.

 

Ci-joint un documentaire « récapitulatif » réalisé pour France 3 en 1999. De facture classique mais honorable (malgré certains douteux intervenants), on le regardera surtout parce que l’ami Emil s’y exprime en français.

 

 


 


http://video.google.com/videoplay?docid=1231982676025548025

 

Oyster

Publié dans L'humeur aqueuse

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