Théorie du verre renversé, I/III

Publié le par almost-friendless-too

Il y a cette fille superbe en face de toi, à la même table circulaire que toi, et vous n’êtes que tous les deux. Il y a elle et toi et les gens autour sont comme des silhouettes bruyantes tracées à la hâte sur les murs, sans consistance.

Quand elle avance le bras pour prendre son verre, en se penchant et en te fixant droit dans les yeux à travers les flèches de ses cils, le col de sa chemisette froissée s’ouvre sur la blanche naissance des seins. Quand elle porte le verre de bière dorée à la bouche en inclinant légèrement la tête en arrière, on dirait que ses seins fermes et pointus enflent un peu.

Tu n'oses pas regarder ses longues jambes nues, mollets rutilants, terminées de bottines à lacets en dessous de la table.

Les radiateurs du bistrot ronronnent d’aise. L’atmosphère est ouatée. D’une langue rose et rapide la fille superbe essuie l’épaisse mousse sur sa lèvre supérieure en te plantant les yeux dans le cœur. Le verre qu’elle repose solennellement sonne et réfléchit en un éclair la lumière du lustre au-dessus. Elle expire, les narines mignonnes de son nez mutin frémissent. Une mèche baladeuse, élastique oscille entre la tempe et le front. Un grain de beauté discret germe sur une pommette. Les rayures verticales de sa chemise, enfin, sont toutes déformées au niveau de la poitrine.

Elle embaume l’ambre et le sel. Elle est bien. Tu devrais être bien toi aussi.

Nul doute que les silhouettes envieuses vous épient à la dérobée. Tu as de la chance. Vous devriez être bien tous les deux mais il y a un truc qui cloche chez toi. Qui ne tourne pas rond dans ton cerveau. Tu regardes la bouche humide, la mèche élastique, le grain de beauté, la naissance des seins, les rayures, et tu voudrais entourer tout cela de tes bras et ne plus jamais le laisser échapper. Tu entends ses talons d'acier racler le sol sous la table. Tu es de plus en plus à l’étroit dans ton pantalon, tu voudrais être à l’étroit contre elle. Vous devriez être bien tous les deux, mais il faut toujours que tu compliques la situation, il faut que tu salopes tout. Et puis tu as encore trop bu sans doute, avec cette putain d’habitude de boire un verre seul chez toi avant de sortir boire un verre avec elle. Comme si ainsi tu croyais te donner le courage que tu ne mérites pas.

La fille superbe, tu voudrais en faire ta captive quand c’est définitivement toi le prisonnier.

Tu perds tous tes maigres moyens en face d’elle. Tu aimerais bien lui payer son verre mais tu sais pertinemment que tu n’as pas de quoi régler ta propre consommation. Tu aimerais lui parler d’un truc mais le type qui fabrique les mots et les agence en phrases dans ta tête a oublié quoi. Tu aimerais arracher sauvagement les boutons de sa chemisette pleine à craquer aussi.

- Comme on est bien, qu’elle dit.

Sous les lèvres gourmandes dont chaque strie moite t’écorche la rétine, brillent de minuscules incisives cruelles. Tu adorerais qu’elle te morde en se débattant dans tes bras, au sang.

Tu ne réponds rien. Tu prends ton verre en t’efforçant d’oublier cette pique qui enfourche tes ventricules. Le geste est trop vif et mal calculé, tu le sentais. Oui tu sais que tu vas tout saloper et en une fraction de seconde c’est fait.

Tu espérais juste te donner contenance en buvant une gorgée avant de trouver un mot intelligent à dire, et voici que ce foutu verre roule et que la bière or vole sur la table circulaire. Ton cœur s’est arrêté mais tu ne t’en rends pas compte encore. Elle, elle sursaute de toute sa poitrine en même temps que ton verre heurte à grand fracas le sien dans une infernale gerbe de bière dorée, de mousse blanche et de reflets éclatants du lustre au-dessus. Une vague gicle sur tes cuisses, une autre éclabousse le col taquin de sa jolie chemisette rayée. La bouche affriolante fait la grimace.

Il y a ensuite la détonation d’une bombe au sol, et des bris de verre partout. Fragments de foudre scintillants, fracassés de tous côtés.  La table circulaire est jaune et luisante de bière, la fille superbe est trempée, sa chemise sur la naissance des seins collée. D’un coup, les silhouettes sans consistance sortent des murs. Encore une seconde, et tu prends conscience de la douleur aigüe dans tes côtes. Elle embaumait l’ambre et le sel, maintenant elle pue l’alcool.

Tu ne te sens pas seulement con avec ta tumeur battante dans le pantalon, tu te sens laid et humilié, pas simplement maladroit mais imbécile et fou. En face, le sourire vermeil s’est effondré. Il y a soudain une terrible agitation dans le bistrot, et aucun de vous ne peut plus être bien.

 

Tu sais qu’un psy te dirait que tu l’as fait exprès. Tu te demandes. Quelque part, c’est un peu à cause de la fille superbe. Sa morsure. Mais c’est surtout ta faute. Ce n’est qu’un verre renversé mais d’une manière ou d’une autre cela va marquer un tournant dans votre relation. Comme un rendez-vous manqué sauf que c’est toi qui pose le lapin. Tes cuisses ruisselantes tremblent. Ou quand tu n’arrives pas à enfiler la capote le premier soir, et le deuxième et le troisième. Comme si tu avais toutes les cartes en mains mais que tu ne savais plus jouer. Quand tu te jettes sous une voiture en sortant d’un entretien important qui s’est très bien passé. Tu fais des études soi-disant supérieures des siècles durant et tu plaques tout une semaine avant le diplôme.

Et c’est sans fin comme cela : le jour où tu voudras te flinguer tu vas te rater.

Les verres sont toujours trop pleins, spécialement dans tes mains, sans que tu saches pourquoi.

 


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