Théorie du verre renversé, II/III

Publié le par almost-friendless-too

Il n’y a pas de raison.

Au supermarché, c’est bas de plafond. La lumière tranchante des projecteurs cuit le crâne. On te connaît trop bien au rayon spiritueux alors tu évites. Mais à dire vrai, tu ne sais pas trop vers quel rayon te diriger ni que choisir.

Tu es invité à cette soirée à laquelle tu ne peux échapper, partagé entre l’absurde désir de faire montre de sociabilité et celui, assurément plus rationnel, d’envoyer tout valser. C’est probablement la première fois de l’année que tes amis bizarres t’invitent chez eux, tu n’as pas le droit de refuser, ça s’entend dans leur voix. Quand ils te parlent on dirait qu’ils t’agressent. Comme les gens dans le supermarché – aboiements de roquets et carambolages de chariots.

Tu rases les rayons en songeant à tous les rats obèses qui fourmillent là-dessous. Tu n’as pas eu le temps ni le loisir de réfléchir à ce que tu allais apporter. Errant dans le dédale des milliers de pots de yaourt multicolores, tu te souviens que les fêtes de tes amis bizarres respirent l’abondance et la propreté. Bien carré bien rangé, avec des nappes jetables et des couverts en plastique sur lesquels on écrit ses initiales au marqueur indélébile pour ne pas les égarer. On danse et on boit en bon ordre, pas trop tard parce que demain on bosse. Quand tu fais une plaisanterie grivoise on te regarde de travers. Fumez dehors s’il-vous-plaît parce que Machine est enceinte. C’est toi qui a renversé cette assiette ? – ça ne peut être que toi, et même si ce n’était pas toi la culpabilité te trahirait. À l’école, quand le maître engueulait tes copains tu pleurais à leur place. Quand quelqu’un faisait une bêtise tu étais le premier à te dénoncer en espérant que les autres t’imitent, mais ils ne le faisaient jamais alors tu as arrêté mais tu es resté le coupable.

Est-ce qu’entre eux les rats se trouvent beaux et propres ?

Tu prends un paquet de chips et des cacahuètes, les soupèse, les repose : trop facile, trop ringard pour tes amis bizarres. Ils aiment bien que tout le monde mette la main à la pâte en cuisinant quelque chose, comme si tu n’avais que ça à foutre. La saucisse sèche en sachet est donc exclue à moins que tu n’en fasses un truc d’original et de raffiné mais tu n'as pas d’idées. Pas moyen de se concentrer avec cette musique minable qui hurle dans tous les coins du magasin. Machine n’aime pas la saucisse sèche. Tes amis bizarres ne sont pas trop charcuterie, trop de peau, trop de gras, trop de vrai. Une bonne tranche de salami dans la tronche.

Tu penses à un cake aux olives, au jambon ou à n’importe quoi – trop compliqué. Une salade composée pour les éponger quand ils deviennent pompettes comme ils disent après deux verres de vin biologique. La salade sera trop composée ou pas assez, Machine voit toujours un truc à enlever ou à rajouter. Il fait froid au rayon frais et ton pantalon est encore humide.

Hors de question d’acheter une pizza surgelée. Tu pourrais prétendre que c’est une pizza maison mais quelqu’un le remarquerait forcément et tu en entendrais encore parler dans quinze ans, tes amis bizarres se tapant sur les cuisses à grand renfort de gloussements. Tu vas acheter une pâte feuilletée et des saucisses, couper les saucisses en petits segments, les enrouler de lambeaux de pâte feuilletée, enfourner dix minutes. Avec du jaune d’œuf dessus pour que ça dore. Ils seront contents ces cons.

Un paquet de saucisses industrielles dans une main, une pâte feuilletée bon marché dans l’autre, tu t’arrêtes un instant au milieu du rayon en te demandant si tu peux rajouter de la moutarde dedans. Étaler une couche de moutarde sur la pâte avant de la découper et de fourrer les saucisses dedans. Ce serait moins sec, plus goûteux que la saucisse seule. Mais tout le monde n’aime pas la moutarde. Peut-être que Machine déteste la moutarde. Tu peux alterner, confectionner des segments sans moutarde et d’autres avec. Mais alors comment les reconnaître ?

Tu reposes les saucisses et la pâte feuilletée et tu reprends les chips et les cacahuètes de tout à l’heure. Marre. Machine qui est enceinte, tu espères qu’elle mourra en couche.

 

Dans la file d’attente de la caisse deux, tu te rends compte que c’est la pire caissière du supermarché, une plaie. Son visage est une plaie. Alors tu vas à la caisse trois. Tu te retrouves derrière une jeune femme moulée dans un jean trop serré et ça n’avance pas. Peut-être que si tu soulèves son pull croulant tu verras la chair des hanches étranglées déborder en immondes bourrelets. Et puis en fait, elle n’est pas jeune du tout, peut-être cinquante ans, mais ses fesses en paraissent vingt.

Sur les bandes en noir et blanc de la vidéosurveillance, tu dois avoir l’air bien stupide avec tes chips et tes cacahuètes. Il ne manque que le saucisson et le gros rouge. Tu vas te ramener à la soirée avec tes chips et tes cacahuètes et les autres auront préparé des boulettes de viande à l’orientale, joliment décorées de coriandre.

Décidément de belles fesses, gonflées de botox. Est-ce que sous la main on sent la différence ? – Un sein en plastique, ça fait quel effet ? – Ce n’est pas une culotte qu’elle porte. Par-dessus son jean, elle a enfilé de vieilles bottes craquelées, avec fermeture éclair sur le côté, huit centimètres de talon, sur lesquelles miroite la lumière crue des projecteurs. Ce ne sont d’ailleurs pas des bottes mais des cuissardes, qui remontent au-dessus des genoux en s’évasant un peu, mettant en valeur l’excessive rotondité des fesses superbement partagée par le milieu. Fruit fendu. Jambes en animal mort. Alors que tu te délectes de géométrie dans l’espace, peut-être que cette femme mutante est accompagnée et que son mec va t’éclater la tête sur le tapis roulant de la caisse. Ou alors, son mec, il est assis sur une chaise à roulettes derrière l’écran de vidéosurveillance, zoomant sur toi et l’inclinaison insistante de ton regard, méditant un sale coup sur le parking du supermarché.

C’est ton tour. Au moment de payer, tu te souviens que tu n’as plus de monnaie et que, pour quelque obscure raison qui n’en est pas une, tu as oublié ta carte bleue chez toi. Pour un paquet de chips et un paquet de cacahuètes, tu paralyses bêtement toute la file. Les gens t’observent avec des injures à la place des pupilles. Cela clignote. Tu pues la bière et la honte couvre de sueur ton front. Heureusement que la fausse jeune femme aux hanches opulentes se trouvait devant toi, si elle avait été derrière dans la file tu aurais fait un malaise cardiaque. Tu rentres chez toi piteux chercher ta carte bleue.

Tant d’efforts pour si peu, et une humiliation en entraînant une autre. Tant de douleur insidieuse, mesquine pour avoir à subir les quolibets de tes amis bizarres devant un tribunal de boulettes de viande. Tu te rappelles, quand tu avais un travail, tu prenais le métro pendant trois quart d’heure, et une fois arrivé devant la porte, tu rebroussais chemin.

Tu te retrouves à la même caisse, sachant pertinemment qu’il y a une chance sur dix pour que ta CB ne fonctionne pas. Depuis qu’on t’a supprimé ton découvert parce que paraît-il tu en abusais – le whisky hors d’âge, cela coûte cher –, la fin du mois tombe le trois ou le quatre. Comme tu ne comprends rien aux chiffres, tu ne sais pas gérer un budget. Un type en costume à la télé t’explique tous les soirs que si ton compte bancaire fond aussi vite, que tu ne retrouves pas de travail malgré ton CV trafiqué, que ton banquier te harcèle tous les jours sur ton répondeur – tu n’oses plus répondre au téléphone –, c’est parce qu’un petit pays exotique peuplé de gens encore plus cancres et cons que toi ne parvient pas à rembourser sa dette. Tu ne sais pas de quelle dette il parle, mais il paraît que si tu as des dettes, c’est à cause de la leur. Tu te dis que ce devrait plutôt être l’inverse, qu’on te le cache mais que c’est à cause de toi qu’un petit pays exotique est endetté. Du moins c’est ce que tu comprends.

Quoi qu’il en soit, ta carte bleue ne marche pas. Quand tu penses neuf chances sur dix, ça signifie onze. Le ton de la caissière en dit long, et l’inscription Débit Non Autorisé sur l’écran verdâtre de la machine t’assène une gifle paradoxale. Cela fait mal, alors que tu le savais. Maintenant, toute la queue de chariots et de roquets devine que tu n’as pas d’argent, et bruisse de conversations que tu imagines être des reproches ou des insultes – tu connais l’opprobre. Pernicieusement, tu les hais mais tu te désoles. Tu finiras par t'habituer.

Et tu n’avais pas vraiment envie d’aller à cette foutue soirée.

 


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