Théorie du verre renversé, III/III

Publié le par almost-friendless-too

De retour chez toi, vautré dans le canapé lumières éteintes et porte verrouillée. Triple tour. La migraine gronde. La tête sur l’accoudoir de droite, les pieds sur celui de gauche, tu soupires et épies par la fenêtre la façade d’en face, percée de fenêtres comme la tienne où des vies heureuses rayonnent. Tu te fiches allégrement de l’odeur de renfermé parce que tu renifles encore, dans quelque recoin de tes sales narines, le parfum d’ambre et de sel de la fille superbe. L’amertume te brûle les sinus mais qu'importe : tu t’abandonnes corps et âme à la contemplation de ces existences autosatisfaites que tu ne connais pas.

On s’affaire dans des cuisines aux carreaux blancs. S’attable dans des salons tamisés. Les télés étincellent multicolores. Ou bien on se change dans des chambres exhibitionnistes, c’est ce que tu préfères. Un type chauve et gras s’assied sur une cuvette, tu ne vois plus que le sommet luminescent de son crâne penché sur sa petite affaire. Beaucoup d’animation et de couleurs, pas comme chez toi où seuls les champignons noirâtres qui grignotent les murs troublent la tranquille immobilité. Personne ne te prête attention sur ton canapé esseulé, où enfin on peut dire que tu te sens bien.

Ici, rien ne peut t’atteindre sinon le bruit des voitures qui se chevauchent dans la rue autoradios vociférant. Ou encore celui des voisins s’engueulant dans l’immeuble comme des porcs qui s’égorgeraient mutuellement, toi tu te réjouis de ne jamais t’engueuler avec personne – tu ne t’engueules guère qu’avec toi-même. Parce que tu le mérites.

Mais jamais, justement, quand tu es seul. D’ordinaire, les gens fuient la solitude pour ne pas avoir à se retrouver en tête à tête avec soi. Ils ne savent pas quoi faire de leur moi, de leur ça, de leur surmoi et de toutes ces fumisteries quand ils sont seuls. Toi c’est le contraire : les foules t’enfoncent la tête en dedans de la cervelle et tu n’en ressors pas.

Tu étais content en rentrant parce que le cadran du téléphone indiquait en lettres rougeoyantes un appel. Vous Avez Un Nouvel Appel. C’était la fille superbe, celle que tu venais de souiller. Puis tu étais consterné, parce qu’elle n’avait pas laissé de message. Mais Vous N’Avez Pas De Nouveau Message, dans le fond ce n’est pas très différent de Débit Non Autorisé. Tu as ensuite hésité à débrancher ton téléphone, de peur que tes amis bizarres ne t’appellent pour savoir qu’est-ce que tu fichais, ça ne se fait pas, Machine va être fâchée. Mais si la fille superbe rappelait ? Alors tu n’as touché à rien mais comme de coutume tu n’oseras répondre à personne. Les conversations téléphoniques te dérangent davantage encore – suprême exploit – que les conversations tout court.

 

Tu arrives encore à discuter posément avec l’ami Jack Daniel. Il ne parle pas beaucoup par chance. Du genre taiseux comme toi, vous n'avez pas besoin de grandes phrases pour vous comprendre spontanément.

 

Il t’en reste quelques gorgées, Ne Pas Renverser. Sans glace, pour bien tordre les boyaux. Même la migraine te fait jouir. Morsure, biture. Une dame apparaît à la fenêtre du troisième en sous-vêtements noirs merveilleusement échancrés, dentelle, ruisselante chevelure brune, nimbée d’un halo orangé, s’éclipse, resurgit en peignoir mauve aux pans périlleusement écartés. Sans traits, seulement des courbes proéminentes sous le tissu feutré. Ta main opportunément s’égare. Si tes amis bizarres te voyaient ! Tu espères qu’ils t’en voudront de ne pas être venu, pour donner corps à ton absence.

Solitaire voluptueux, à loisir tu te délasses, sans comptes à rendre ni excuses à trouver, roi dans les murs défraîchis de ton appartement minuscule. Sur un étendoir à proximité, du linge sèche goutte à goutte, incolore. Un chevalet bancal, sans toile repose contre le mur. Une tringle sans rideau orne la vitre encore constellée du sang noir d’un pigeon crasseux qui hier ou avant-hier ou il y a six-cent-ans s’y est cloué le bec. Tout va mieux jusqu’à demain – tu te rassures –, la chair est proprement vidangée – tu t’essuies à l’aide d’un mouchoir en papier –, le muscle cardiaque recouvre sans se forcer son cours normal. L’accoudoir défoncé paraît extraordinairement moelleux sous ta nuque. Les femmes peuvent bien rivaliser de troublante beauté, les banquiers s’exciter contre toi, les gens dans les files d’attente te maudire, les pays que tu ne connais pas s’endetter... te voilà réconforté dans ton royaume de fixe pénombre. Un bébé qui tête sagement son Jack Daniel’s.

Qu’est-ce qu’il pourrait t’arriver de plus maintenant, sinon un cataclysme, un tremblement de terre qui ébranlerait les murs de ta modeste demeure, une bonbonne de gaz explosant quelque part dans l’immeuble, un incendie, une météorite… Quelque chose auquel par chance tu ne survivras pas, te dis-tu. Tu disparaîtras sans douleur ni cas de conscience, poussière retournant à la poussière, mais dans les étoiles.

 

C’est à ce moment-là que je viens cogner à ta porte.

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