Venus in Furs (Velvet Underground / Sacher-Masoch)

Publié le par almost-friendless-too

« On discutait la couleur de ses yeux. Ils semblaient bleus quand elle souriait, noirs quand elle rêvait, et ils étincelaient d’un feu verdâtre lorsqu’elle était en colère. » (Leopold von Sacher-Masoch, Les Sœurs de Saïda, 1888) 

 

Depuis quelques semaines, porté par le malaise venteux des Fêtes annoncées, je redécouvre, non sans surprise ni bonheur, la musique effervescente du Velvet. Du moins me suis-je (re)pris d’affection pour deux de leurs albums, le poudreux White Light / White Heat en tête (ce fut toujours, je crois, mon préféré). Le premier opus, The Velvet Underground and Nico, me laisse des sensations plus mitigées alors même qu’il fourmille de morceaux franchement spectaculaires, beaux comme les reflets d’une ampoule nue sur une revue de papier glacé (?). Le cas Venus in Furs est proprement vertigineux. 

 

« Cette cravache ou cette épée qui ne s’abaissent pas, cette fourrure qui ne s’ouvre pas, ce talon qui n’en finit pas de s’abattre » (Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch.) 

 

Faisons d’abord abstraction de Lou Reed, de sa voix métallique et suave qui est pour beaucoup dans la froide organicité de ce titre. Avant de devenir chanson, Venus in Furs constitue une masse sonore, bizarrement figée, un décor de cordes et de talons qui battent circulairement le plancher. Ces saillies lumineuses replongent immédiatement, re-émergent, tiraillent le paysage intérieur avec hypnotique régularité.  Le propos vient s’y lover, en scandant amoureusement  - Shiny shiny… shiny boots of leather -, comme si la voix traînante cherchait là encore à exprimer une trouble fixité. Nous avons affaire de bout en bout à une entrée en matière – rien que cela – dont le geste amorcé crée un suspens, une attente religieuse propre aux cérémonies chères à Leopold.  On dit souvent, parce qu'on aime caricaturer, que le masochiste jouit de sa douleur ; c’est taire l’importance de la tension et de l’esthétique fétichiste. La douleur physique, ici, ne se départit pas d’un aspect purement contemplatif. Le temps s’y dissout. 

 

« Et Wanda surgit, avec sa fourrure et son fouet, prenant une pose en suspens, telle un tableau vivant. » (Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch.) 

 

« BLOOM

(Tremblant, commençant à obéir.) Le temps a été d’une telle douceur. » (James Joyce, Ulysse.)

 

Aussi avons-nous affaire à des fulgurances tout à la fois riches, précises, abouties mais floues, évanescentes, de l’ordre de la statuaire gothique dans la brume des Carpates. Des statues-maîtresses qui fendent le brouillard, des coups de fouet qui tranchent la nuit, des râles d’exaltation étouffés sous de mous oreillers. Ces éléments jaillissants contribuent à l’épaisseur romanesque de la scène, ainsi que de luxueux portraits sur des murs glauques. L’action même est arrêtée : l’ordre donné (« Kiss the boot »), la symbolique et la matière (« the boot of shiny, shiny leather in the dark ») débordent l’événement singulier pour filer droit au ciel des Idées. La pose de Wanda est primordiale en ce qu’elle met également le supplicié en mode pause  - tout le reste, confus, abscons, s’efface au profit d’une vision confinant à l’intemporel. Le claquement des talons, superbement rendu dans Venus in Furs, altier, inarrêtable et pourtant par nature suspendu achève de couronner la déesse en fourrure. On atteint par là au mystique ou au philosophique à travers l’obsession de la chair. Ce masochisme se nourrit bien de coups et de chocs, mais de chocs… esthétiques, transcendants, salvateurs. Deux jougs s’opposent : celui de l’Absolu, et celui d’une prétendue perversion. Dira-t-on du martyr qu’il est un vulgaire pervers ? 

 

« - Au contraire, les martyrs étaient des êtres suprasensuels qui trouvaient un plaisir certain dans la douleur et qui recherchaient d’horribles tourments, jusque dans la mort même, comme d’autres recherchent la joie. Et voilà l’être suprasensuel que je suis aussi, madame. » (Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure.) 

 

« Toute la Vénus est sous le signe du Titien, dans le rapport mystique de la chair, de la fourrure et du miroir. Là où se noue le lien du glacé, du cruel et du sentimental. Les scènes masochistes ont besoin de se figer comme des sculptures ou des tableaux… » (Gilles Deleuze,  Présentation de Sacher-Masoch.)

 

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Vénus d’Urbin - Titien, 1538. **

 

 

À cet Absolu, la chair frissonnante du supplicié se heurte honteusement. Si la sujétion consiste en une libération, l’abandon de soi passe par la culpabilité et ses tourments – le châtiment divin, la punition exercée par Madame. (« Strike, dear mistress, and cure his heart ».) La Beauté de pierre descend de son piédestal, drapée de fourrures (son essence sauvage), engoncée dans un corset psychorigide (la sévérité) ou chaussée de luminescentes cuissardes (pour une moderne chevauchée) qui rappellent son origine inhumaine, son existence sans durée. Elle témoigne d’une cruauté céleste dont son corps resplendit. Elle tient son rôle de maîtresse dans l’acception non pas érotique mais résolument pédagogique et répressive du terme, à l’instar de la demoiselle Lambercier de Rousseau, ses attributs sexuels désespérément intouchables sublimés par l’action et l’habillement. Mademoiselle Lambercier, malheureusement pour le petit Jean-Jacques, ne daigna pas explorer plus avant cette façon de faire. Le jeune Rousseau  allait jusqu’à commettre volontairement des bêtises pour recevoir la fessée tant désirée. En masochiste qui ne s’assumait pas, il ne goûta guère les délices inhérents à l’attente, à la frustration. On ignore la position de mademoiselle Lambercier sur la question. 

 

« Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,

 Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,

Est fait pour inspirer au poète un amour

Eternel et muet ainsi que la matière. »

(Charles Baudelaire, La Beauté.)

 

« L’HONORABLE MME MERVYN TALBOYS :

(Rit avec dérision.) Oh, vraiment, mon bon monsieur ? Eh bien, par le Dieu vivant, vous allez à présent avoir droit à la surprise de votre vie, croyez-moi, la plus impitoyable raclée qu’un homme ait jamais demandée. Vous avez cinglé la tigresse qui sommeillait dans ma nature et l’avez rendue furieuse. » (James Joyce, Ulysse.)

 

La patience fiévreuse, grelottante – l’amour ne se donne pas légèrement – prend elle-même la consistance d’un fétiche. Il ne se passe pour ainsi dire rien durant les 05 minutes 08 secondes de Venus in Furs, mais tout point et perce dans l’excitation immobile de Severin – le Severin von Kusiemski de Masoch, bien évidemment. Sa Wanda, « femme-enfant » dont il a préalablement fallu attiser les pulsions enfouies – le masochiste a d’abord été maître, dans l’unique but de se voir plus tard humilié, dépassé – ne fait que brandir le fouet et exiger qu’on lui lèche les bottes. Rien de très sexuel fondamentalement. La divinité doit descendre sur Terre pour qu’on l’honore, elle seule décidant des méthodes et du décorum à cet effet. Parce que la beauté totale est forcément fatale, elle observe sur ses sujets un droit de vie et de mort qui relève en définitive de l’absolution, du pouvoir de guérison, la relation avec le soumis évoquant irrésistiblement une… religieuse confession. Severin, ridiculisé, expie son orgueil passé sur l’autel d’une paire de chaussures. La Vénus se nourrissant de repentir, tout est ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles – le Donjon.

Difficile d’imaginer que des cœurs pervers contiennent tant de pureté.

  

 

 

Venus in Furs - Velvet Underground, 1967.

 

"Shiny, shiny, shiny boots of leather

Whiplash girlchild in the dark

Clubs and bells, your servant, don't forsake him

Strike, dear mistress, and cure his heart

 

Downy sins of streetlight fancies

Chase the costumes she shall wear

Ermine furs adorn the imperious

Severin, Severin awaits you there


I am tired, I am weary

I could sleep for a thousand years

A thousand dreams that would awake me

Different colors made of tears

 

Kiss the boot of shiny, shiny leather

Shiny leather in the dark

Tongue of thongs, the belt that does await you

Strike, dear mistress, and cure his heart

 

Severin, Severin, speak so slightly

Severin, down on your bended knee

Taste the whip, in love not given lightly

Taste the whip, now plead for me

 

I am tired, I am weary

I could sleep for a thousand years

A thousand dreams that would awake me

Different colors made of tears

 

Shiny, shiny, shiny boots of leather

Whiplash girlchild in the dark

Severin, your servant comes in bells, please don't forsake him

Strike, dear mistress, and cure his heart."

 

* Les références à Masoch et au masochisme abondent dans l’Ulysse de Joyce. Voir aussi :

-        p. 340 de l’édition Folio 2006 : Sacher-Masoch, Contes du Ghetto ; Jacques Aimé Laverge (!), Les Fées au fouet.

-        « … il me donnait le nom de Vénus à la fourrure… », p. 679.

 

** On notera la solennelle opulence, le geste impudique arrêté, le petit chien à ses pieds. De même, le tableau est coupé en deux (la partie gauche, à partir du pubis, plus sombre) et une jeune fille en arrière plan fouille on ne sait quelle boîte de Pandore. 

 

Oyster

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Oyster 13/01/2012 18:43

Un traducteur de la Vénus dans votre entourage ? c'est fort sympathique.

Oui, j'ai noté également la ressemblance avec "votre" Titien. Ce type est assez extraordinaire, bien que je n'y connaisse pas grand chose. Il en était parfois question dans mes cours de philosophie
de l'art à la fac.

(La Vénus au miroir du même Titien apparaît dans l'ouvrage de Masoch.)

aléna 12/01/2012 16:35

j'ai lu votre texte plusieurs fois, c'est un chouette texte - je voulais le passer à un ami qui a traduit la venus im pelz... et qui aime la musique. Je le ferai certainement.

Marrant en revanche, car je me souviens que le Titien m'avait frappée par sa structure parfaite... et celui que j'ai mis chez moi lui ressemble étrangement... je ne sais si cela vous a frappé
aussi. Ce type est fascinant, je trouve.