Bob Dylan : "Tempest" sous un crâne

Publié le par almost-friendless-too

L’attente interminable auto-administrée (lubie d’ultra-fanatique masochiste et tout ce que vous voudrez) s’achève aux premières notes sautillantes de Duquesne Whistle. L’une des plus belles entrées en matière d’Old Bob – j’ai toujours trouvé l’intro de Thunder on the mountain trop pompeuse. Évidemment, je m’étais laissé aller à visionner le clip quelques jours auparavant, mais cette petite mise en bouche instrumentale, délicate comme tout n’y a rien perdu de son charme légèrement suranné. Elle annonce tout à la fois la douceur ouatée, l’ironie trouble et l’a-temporalité métaphysique qui traversent ce grand, très très grand disque.

 

(Petit retour en arrière. Samedi 21 heures, coup de téléphone. « Salut, j’ai fait un petit détour. Je passe acheter une bouteille de Jack en rentrant. » Détour ? Jack ?? Mon sang n’en fait qu’un, de tour : elle a réussi, la diablesse. A extorquer le disque 48 heures avant sa sortie. Au vendeur même qui avait refusé de me le vendre la veille. Il faut dire que madame Oyster arborait un profond décolleté et un pantalon archi-moulant, ceci expliquant certainement cela.

Les verres brillent, les glaçons chantent au frais (attention, jeu de mots gratuit). La pochette dans les mains fébriles : moche mais pas tant que ça. La nénette sur la  photo semble connaître une extase tout à fait appropriée, le T de Tempest frappe d’une croix nerveuse le coin du carton, et à l’intérieur on tombe sur cette fille, discrètement dissimulée derrière un Dylan beau et arrogant comme jamais. Maîtresse Breaunna, dominatrice et artiste burlesque de son état, gonfle la poitrine. La dernière fois, c’était Bettie Page. Le whisky rigole. On s’assoit.)

 

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L’émotion de Duquesne Whistle passée – les quelques « cassures » musicales qui labourent la chansonnette me font toujours autant tressauter –, on se frotte à la crépusculaire volupté de Soon after midnight, sorte de romance chatoyante traversée de liquides épais. La voix suave, malicieuse sortie du fond des âges embaume l’air comme une bizarre liqueur. On déguste déjà, c’est subtil et parfait pour embrayer – plus efficacement imagé qu’un Life is hard (dont la performance vocale reste à saluer), en tout cas. Si j’étais du beau sexe, je tomberais amoureuse de Bob Dylan.

 

Présentement, je ne puis que trinquer à sa santé.

 

(Les vieux bras enfumés de Bob Dylan. L’odeur de tabac froid de ses mortels baisers.)

 

Narrow Way nous appelle. Première embûche présumée de notre parcours. Eh bien, très franchement, on n’a pas affaire à un blues de seconde zone. Du tout. On côtoie davantage les cimes dentelées d’un Shake Shake Mama que les plaines un peu tristounettes de MT. Je veux bien aller y danser, sur cette long and narrow way. Les guitares picotent, Dylan fait négligemment coucou au bout du chemin et le paysage est joli à regarder. De grands moments live s’annoncent. Early Roman kings sera du même tonneau, en moins fin peut-être. Il y manquera les pluies de crapauds de Time out of mind. Mais enfin, depuis Together Through Life et ses bonnards My wife’s hometown – Shake shake mama, le Zim montre qu’il sait y faire en matière de gros blues-rock pépère. C’est Sa seconde peau, Sa vibrante Voix / Voie (facile). I’am the blues, proclamait Willie Dixon – ben là c’est pareil.

 

Évidemment, Long and Wasted Years est une impressionnante fêlure. Quelque chose d’une chanson d’ivrogne avec de beaux vers mi posés mi pressés, et un petit air de mystic garden dans lequel on aimerait définitivement se perdre. L’atmosphère s’ouvre, les feuilles mortes cinglent et croustillent de toutes parts, de vilains nuages violacés s’amoncellent. Le vif du sujet bat comme un cœur, tout près, au fond de la gorge ombreuse. Un reproche parce qu’il en faut bien : deux ou trois minutes supplémentaires n’auraient pas été de trop, Maître. Mais ces viles considérations temporelles n’affectent nullement le Génie. Long and Wasted Years est une roue libre, grinçante et profonde, plus grande dedans que dehors. Le premier sommet de la seconde face. Une fois qu’on est arrivé en haut, un second pic, plus acéré encore, se dévoile dans les feux du couchant.

 

Déverse tout mon sang si ça peut te faire plaisir, Bob. Pay in blood – lac d’altitude illuminé, avec ses reflets pourpres tremblants, son écume amère soulevée par le vent, que même le nez et les oreilles restent estomaqués. Des gens sont montés là pour régler leurs comptes. Ce n’est plus une claque, c’est une attaque au mortier. Pas le temps de reprendre son souffle – Dylan nous jette le sien en pleine figure et ça râpe, brûle, étouffe. Ce débit de paroles, c’est un déluge de flammes comme on en a plus entendu depuis… depuis… (Les glaçons s’entrechoquent dans le verre. Main qui tremble et oublie de boire.) Si Tempest était un film – et, à bien des égards, on s’en approche. Les titres dignes d’une BO, de Cross the green mountain ou Huck’s tune n’y sont pas pour rien –, Pay in blood en serait une des scènes cultes, un des nombreux et magnifiques climax. (Tiens, je suis mort.) Il doit y avoir des femmes nues qui se baignent dans ce flot de sang.

 

Là, déjà, on sait qu’on tient de la belle ouvrage – le meilleur depuis Time out of mind assurément. On ne peut plus être déçu. Dylan n’est pas seulement en grande forme ; il est tout neuf. Il sort de lui comme seul Dylan sait le faire – et les grincheux peuvent bien regarder ailleurs. Chaque titre impose une saveur particulière, une identité indépassable qui donne un peu le vertige quand arrive Scarlet Town : on pense à Ain’t Talkin’, à Forgetful Heart, mais c’est encore autre chose. (Non, ça va, j’ai le palpitant qui s’emballe.) Un sorcier désabusé tournant le dos à la vallée, aux baraques de guingois, aux clochers abattus. Le vent joue avec ses grisonnantes bouclettes. On croirait entendre des chevaux piétiner au loin sous la pluie. C’est puissamment simple et beau, avec une diction qui donne envie de tomber à genou et une musique noire, caressante qui vous enveloppe l’âme pour la porter en terre. Scarlet Town, ç’aurait pu être le morceau final de n’importe quel excellent album ; là, il reste encore quatre titres et peut-être une bonne demi-heure.

 

C’est peut-être à ça que sert Early roman kings, d’honnête facture au demeurant : à décompresser un peu avant d’aborder une autre planète.

 

Mon dieu, Tin Angel. Je croyais qu’Ain’t Talkin’ était la plus belle chanson jamais enregistrée de ce côté-ci de la galaxie, je commence à avoir un petit doute. La basse, heureuse, apporte une sorte de rondeur bienvenue. Le texte se déploie comme six-cent ailes de corbeaux (?) bien loin au-dessus de la terrestre mêlée. Je pense très honnêtement qu’à part Dylan himself, personne n’a rien joué de tel depuis au moins 1928. La mélodie, simple sans être simplette ni facile, habille une effarante, vaste déambulation hypnotique. En termes de densité et de longueur menée de main de maître, Highlands pourrait vaguement y ressembler. Tin Angel est plus câline, moins sèche, plus épurée aussi. On atteint littéralement la stratosphère, sans urgence ni affolement, mais avec des tympans sidérés. (Personne ne moufte dans le salon. Je me décolle du canapé (c’est moite), me lève, monte le son, verse de nouveaux verres en essayant de faire le moins de bruit possible. Respect. Pieuse contemplation.) Quand Old Bob endosse son costume de conteur hors du temps, même si on ne comprend pas toutes ces phrases qu’il accroche au plus haut point du ciel, ben, on lui embrasse dévotement et silencieusement le bout des bottes. Nettie Moore n’a qu’à bien se tenir.

 

Puis, Dylan nous sort une valse de nulle part pour couler le Titanic une seconde fois. 14 minutes de violon légèrement virevoltant et de vers majestueux qui tourbillonnent. Oubliez Leonardo di Caprio, Bob Dylan est bien plus beau. Le vent charrie des effluves de Guiness, de scotch et de glaçons géants à la dérive en plein Atlantique. (Kate Winslet seins nus, c’est quand même le seul moment inoubliable du film). J’ignore de quelle manière Dylan rejoue l’histoire ; à vrai dire, j’oublie même que cette chanson parle d’un naufrage, tant je me sens planer. On touche là à l’un des nombreux et fondateurs paradoxes de l’art zimmermanien : rendre légère la tragédie, somptueuse la cruauté, confortable la Mort qui ne cesse de nous étreindre… La Beauté en sort grandie. La poésie y est aérienne ET minérale. C’est une question de philosophie. (Baudelaire n’est pas loin, davantage que Rimbaud, ici.)

 

(Jusqu’à présent, cet album ne m’a pas une seule fois rendu mélancolique. La Mélancolie, c’est TOOM qui la porte aux nues. Certains titres de Modern Times frôlent, eux, la (Grande) Dépression. Tempest alterne, lui, danses féroces, amours douces-amères et envolées belles à pleurer, tel un condensé de sentiments très distincts incapable de se résumer à ce qu’il rassemble. Rien n’est pré-défini, fixé, gravé dans le marbre. C’est le marbre même, sa consistance bleuie, ses veines, sa substance – et j’arrête là avant de me perdre.)

 

Ça roule, grondant, valsant, surfant, médisant méditant maudissant. Roll on John, qui était sans doute la plus attendue par les fans des Beatles (dont je ne fais point partie), conclut merveilleusement notre album d’or fondu. Ce qui surprend tout d’abord – oui, après Tin Angel et Tempest, je n’en reviens pas mais on peut encore être surpris – c’est la prod’, plus directe et percutante encore que précédemment. On croirait ce titre enregistré live mais sans public. Des fois, je regarde autour de moi pour m’assurer que le Zim n’est pas nonchalamment assis sur l’un des accoudoirs du canapé (défoncé) – c’est tout comme. Lyrisme brut et poignant. Sortez les mouchoirs, c’est le grand final. Je n’y connais rien en Beatles, en Lennon ni en Yoko, mais Roll on John donne envie. Comme Good as I been to you et World gone Wrong m’ont autrefois permis de découvrir des pans entiers, imprenables et branlants de la musique populaire universelle. Une chanson a double ou triple écoute / lecture / tranchant. Il y a bien sûr l’hommage, viscéral, émouvant ; mais aussi – surtout –,  l’auto-célébration, le dédoublement, docteur Dylan et mister Frost. Roll’ on John, diamant brut hissé jusque dans l’hyper-espace, là où la main du commun n’a jamais mis le pied, luit de larmes et de feu sacré dans son écrin de trouble et riche néant, et quand Bob Dylan sera mort – si jamais cela lui arrive –, nous l’écouterons en pensant à lui et en pleurant. La boucle n’est pas bouclée, elle implose. Vous vous souvenez de Shooting Star ? Roll on John, c’est Shooting Star éclatée, approfondie, enfumée, assombrie. Nous n’atterrirons en fait jamais. Dans Ain’t Talkin’, Dylan chantait : « In the last outback, at the world’s end. » N’attachez pas vos ceintures, nous y sommes.

 

Toute chronique, singulière et momentanée, se révèle naturellement entachée, faussée par son instantanéité. « Les mots n’ont pas le poids que j’espère » a dit quelqu’un. Dans le cas présent, il faudrait peut-être autre chose que des mots – l’encre même, versée par fûts entiers, les ombres allongées au bout du jardin, la matière qui sous-tend les rêves et la chair de poule mesurée. Avec Tempest, les indispensables, sépulcraux Bootleg Series volume 8 pâlissent à loisir – ça leur va bien. Aussi cette humble critique ne reflète-t-elle pas un centième de ce nouveau chef d’œuvre de 68 minutes 32 (c’est écrit en lettres verdâtres sur ma chaîne) qui mérite incontestablement sa place parmi les meilleures œuvres de Dylan, juste en dessous de TOOM. Je laisserai la parole, pour finir hâtivement, à une voix incongrue qui n’a absolument pas sa place ici, mais tant pis :

 

« Après ça, on peut mourir tranquille ! » (Thierry R., 1998.)

 

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Oyster

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Francis Dumaurier 09/10/2012 05:44

Bonjour,

Ayant vendu les 4 premiers bootlegs de Dylan aux USA en 1969 et 1970 - et ayant importé les 100 premières copies du fameux bootleg "Great White Wonder" en France pour qu'il soit vendu au Discobole
de la Gare St. Lazare l'été 1970 avant qu'il ne soit promptement retiré de l'étalage sous pression de sa marque de disques en France - j'espère que ma présentation aura le mérite de vous
intéresser.

Comme plus de 1,150 personnes l'ont déjà fait, vous pouvez télécharger gratuitement sur le site xpatny.free.fr la version numérique illustrée de mon livre X-PAT NY qui décrit ma vie d'expatrié à
New York où je vis depuis 35 ans en travaillant dans le monde du spectacle.

Mes expériences personnelles de plus de 45 années avec le monde de la musique incluent :

- Woodstock, The Big Sur Folk Festival, et les Rolling Stones à Altamont en 1969,
- Richie Havens, Jocko de Sha-Na-Na, et Country Joe McDonald, ainsi que Michael Lang, Artie Kornfeld, Barbara Kopple, et Sam Yasgur au 40ème anniversaire de Woodstock,
- Les concerts au Fillmore West, Winterland, Cow Palace, et Family Dog à San Francisco,
- Les premiers disques pirates de Bob Dylan (Great White Wonder), des Beatles (Get Back), et des Rolling Stones (Live’r Than You’ll Ever Be) en Californie 1969 et 1970,
- Giorgio Gomelsky et le coffret de 5 DVDs pour le 40ème anniversaire des Rolling Stones,
- Les Beach Boys à L’Olympia le 18 novembre 1964,
- Les Beatles au Palais des Sports le dimanche 20 juin 1965,
- Les Rolling Stones à L’Olympia en 1965 et 1966,
- Ronnie Bird,
- Europe N°1 et Johnny Halliday,
- L’Olympia et Chuck Berry,
- Les Problèmes / Charlots
- Ready Steay Go ! et le Marquee Club à Londres,
- Les concerts du dimanche à la Locomotive en 1965-1966
- Leon Russell,
- Johnny Winter,
- Max Weinberg,
- Steve van Zandt,
- Les Pretty Things,
- Charlie Watts,
- Les concerts au Madison Square Garden, Radio City Hall, Shea Stadium et Giants Stadium à New York,
- Capitol Records à Los Angeles,
- Joan Osborne
- Les répétitions des invités musicaux sur les plateaux de David Letterman, Conan O’Brien, Jimmy Fallon, et Saturday Night Live,
- Mes propres groupes musicaux à New York des Volcanos, Surgery, United Notions, Babas Cools, et Passport
- Art Collins et Jane Rose
- Miles Davis
- Kurt Loder
- Bob Gruen
- Rob Fraboni
- Clubland à New York : CBGB, Village Underground, Bitter End, Village Gate, et Palladium
- Planet Studios et The Hit Factory à New York, et Criteria Studios à Miami
- Rock Search avec Wench, Scream As You Fall, et New Age Cabaret au Studio 54
- Michèle Halberstadt
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ou en inscrivant le nom de "X-PAT NY" dans la fenêtre du moteur de recherche de Facebook, et en inscrivant le nom de "Francis Dumaurier" dans la fenêtre du moteur de recherche de Youtube.

Afin de rassurer vos inquiétudes potentielles légitimes au sujet de la sécurité cybernétique, vous pouvez lire l'article paru dans le magazine francophone numérique "French Morning" à
http://frenchmorning.com/ny/2012/08/15/etre-expat-cest-trouver-son-chemin/

Je vous souhaite une bonne lecture de mon récit en espérant qu'il vous plaira et que vous saurez alors recommander son lien xpatny.free.fr à vos amis, proches, et contacts professionnels.

Je vous en remercie d'avance.

Cordialement,

Francis Dumaurier

Oyster 13/09/2012 12:26

Thanks môssieur Resse pour ce commentaire chaleureux.
Cette chronique, j'y suis pour rien, c'est la faute à Dylan. Quant au "choc culturel", il m'a paru tout à fait approprié. Cette phrase a claqué comme une évidence à la fin de ma première écoute de
ce chef d'oeuvre inattendu.
Merci également aux personnes qui m'ont fait part de leurs avis là-dessus.

Mossieur-Resse 12/09/2012 08:31

Bien belle chronique. Sur Twitter des amis me demandent la mienne, en attendant je les renvoie vers celle-ci. Et puis le clin d'oeil final à mon défunt ami Thierry R. me va aussi, j'aime l'idée que
le Zim favorise ce genre de choc des "cultures"... :)