Guet-apens

Publié le par almost-friendless-too

Le veilleur écoute aux carreaux.

On a vu des gens creuser des trous dans leur jardin, pour se protéger de leurs propres cauchemars ; d’autres bâtir un bunker jusque dans leur salon, ou, pour se prémunir radicalement des invasions, tirer sans sommation depuis les meurtrières de leurs stores. Lui, croyant trouver un sage compromis, fait tout cela à la fois. Il s’est patiemment construit un caveau ambulant.

Chaque frémissement du monde extérieur y résonne comme un coup de tonnerre, immédiatement suivi d’un autre, et d’un autre encore. La tempête gronde au-dehors, dans le moindre éclat de voix, le mouvement le plus anodin – la houle se fracasse aux fenêtres, tous les murs tremblent – Les murs de son exosquelette.

Nous sommes si nombreux, songe-t-il, et pas fichus de nous unir. Chacun constitue pour l’autre le virus insidieux, l’assaillant potentiel. Eux, là, par exemple… Il n’y a pas de Fédération des individualistes convaincus possible.

Dans son scaphandre, bulle de verre souillé en fait de tour d’ivoire, les mains gantées jusqu’aux coudes, il guette. Ces deux ombres furtives, qui tournent autour de sa forteresse, ne lui disent rien qui vaille – il n’y a Rien, dans cette nuit violacée, de ferme, de durable à quoi se raccrocher. Du sourire à la grimace, il n’y a qu’un pas, si vite franchi par tous ces esprits instables qu’accorder sa confiance revient à se mettre en danger. Même les fillettes fluides, aux gambettes effilées, vous narguent, vous entraînent dans leur sillage pour mieux vous piétiner.

Le veilleur s’est enlisé dans sa propre veille, il patauge dans la glu de ses appréhensions, ses sens aux aguets le lâchant peu à peu. La terre entière est un nuage de grêle, s’ébrouant de ses haillons de bitume, envoyant tout valser – les âmes ou ce qu’il en reste, les formes roides, les liquides réverbères, dans une même électrique nuée.

De ses doigts gourds, il resserre sa ceinture de plomb. On ne sait si les volets qui claquent le font sous la simple action du vent, ou pour quelque motif plus mystérieux. Les deux ombres se sont déplacées, menaçantes, sur le côté. Ce trait écarlate sur la vitre, comme un éclair interminable, coup de foudre étonnamment fixe… Du sang sur sa combinaison. Une poignée de braises jetée en travers de son visage, qui brûle rien qu’à la vue. Comment est-ce arrivé là, déjà ?

On le pousse, maintenant, à moins qu’il ne soit happé… Il vacille sur le sol mou, envoie une main forcément gauche dans le vide crépitant. Peste : Je faisais attention, pourtant ! Une grille d’égout part en miettes dans sa paume, le sol s’ouvre comme deux… oui, deux faciès grimaçants de part et d’autre de sa chute, qui rient, les salauds, en l’observant vainement se débattre… brasser le sable à l’intérieur même de sa combinaison.

Les petits graviers, surtout, qui s’insinuent dans les sous-vêtements, le démangent. Il ne peut s’en débarrasser, se contorsionne en tous sens – bientôt, il en a jusqu’au cou. Ça crisse entre les dents.

Je vais mourir de cette façon, se dit-il non sans une ultime bouffée d’orgueil. Englouti le nez aux carreaux. 

 

M. Furey

Publié dans L'humeur aqueuse

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gerald 05/02/2012 01:56

triste fin que de mourir ainsi
Cdt